fine arts and literature

Ouaf

Pièce à 5 personnages et en 12 scènes.

2002

 

Synopsis

Un hurlement dans la nuit, mais est-ce que c’est le chien qui le profère ?

 

Personnages

Les personnages sont définis par leur fonction sociale, ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent être joués par des comédiens dont c’est le personnage à la ville ; typiquement, Caroline n’est pas forcément jouée par une noire (et Katz par un chien, je ne m’appesantis pas davantage).

Katz chien ;

William navajo ;

Roméo clochard ;

Caroline noire ;

Machin CRS.

Scénographie

Personne ne respecte les indications, de toute manière, ça ne sert à rien de dire quoi que ce soit. Chacun veut ajouter sa touche de créateur. On finit avec un barouf noir, des meubles pas assortis aux costumes, une lumière d’enfer juste bonne à aveugler des comédiens en dessous de tout qui crachotent un texte dépourvu de signification dans l’air saturé de fumée artificielle. On ferait mieux, peut-être, d’aller tous se coucher/saouler (selon les natures). Le monde ne serait pas pire.

Katz est un chien. On ne va pas s’adresser à lui comme à un chien, cependant.

Il y a aussi William l’indien Navajo. Essayer de ne pas accumuler les poncifs : ce n’est pas un personnage très reluisant, en fait. Mais qui peut se targuer de briller dans la nuit ?

Roméo : jamais visible, toujours planqué derrière un rideau, sur le côté. On voit sa forme comme une ombre. Statique, bouge à peine. Sort des bouts de phrases qui ne lui (ou nous) appartiennent pas, la plupart du temps. Un morceau de chanson, de dialogue de cinéma, une phrase d’un livre, etc.

Ce n’est pas un théâtre qui ignore le spectateur, pas une pièce où les comédiens se contentent de récolter les applaudissements à la fin. C’est un reflet, un dialogue. Ce n’est pas pour rien que Roméo reste derrière un rideau. Il symbolise ces pensées parasites, ces égarements de l’attention, les chemins de traverse, tout ce qui fait la culture et la personnalité d’un homme, d’un spectateur.

Extrait

Scène 1

Katz, William.

 

KATZ

Quand j'aboie on m'aboie de me taire. On me réclame un câlin et on voudrait bien que je n'éjacule pas sur sa jambe ou dans les rideaux. Comprends-moi bien, quand je dis on m'aboie, c'est faute d'un meilleur terme. Tout ce qui émet un son aboie. Il y a des milliers d'aboiements différents, chaque chien a son accent propre, mais la signification est généralement claire. Quand on m'aboie de ne pas aboyer, je comprends parfaitement bien. De même qu'ils comprennent parfaitement bien quand j'aboie que j'ai faim. Je n'ai pas de problème avec le monde, ça tourne vraiment rond de mon point de vue. On s'aboie, on se comprend, et on essaye de faire au mieux, ce n'est pas mal je trouve. Et toi tu penses quoi.

 

Un temps.

 

Ça ne sert à rien de bluffer, je sais parfaitement à quoi m'en tenir, je suis complètement capable de reconnaître un chien d'une plante ou d'un caillou. Les chiens pensent et aboient, les plantes cassent et pourrissent, les cailloux font mal quand ils sont lancés par d'autres chiens. Là, tu n'es pas une plante, ni un caillou, donc tu es un chien. Les chiens pensent et aboient. La transitivité, j'aime beaucoup. Ne me prends pas pour plus bête que je ne suis. D'ailleurs il n'y a pas de chiens plus intelligents que moi, qu'est-ce que ça pourrait bien vouloir dire plus intelligent, je ne vois pas comment ça pourrait se concevoir, il n'y a que des chiens différents, comment dire, plus chiens. Plus costauds, parfois. Il y a les chiens qui volent, aussi. Je les envie parfois ceux-là, j'y reviendrai quand l'envie me viendra. Et toi tu penses quoi.

 

Un temps.

 

Peut-être que tu es une chienne sourde, il faudrait que je renifle pour être sûr. Il y a des chiens qui m'aboient pour m'interdire quand j'essaye. D'autres non, ils reniflent aussi. Mais je ne suis pas une femelle. Forcément, c'est ceux qui aboient pour m'empêcher dont je me souviens le mieux. Alors je vais réfléchir un peu avant de te renifler pour être sûr. Bien que je n'aie pas l'impression que tu sois une femelle. Ce qui est autorisé, on le fait sans y penser, mais tout le reste, on tourne sept fois sa langue dans sa bouche. C'est à ça que ça sert de penser. Il faudrait que je réfléchisse à quelque chose que je pourrais t'interdire, pour voir. Mais tu restes là sans bouger. Peut-être que tu es un chien juste comme moi, bien que tu aies la forme d'un grand chien. Tu n'aboies pas et tu ne bouges pas. Tu dois être un chien d'ornement comme moi. Tu dois poser ta truffe entre tes pattes, c'est la position qui est la mieux. Tu en penses quoi.

 

Un temps.

 

Tu as tort de ne rien en penser. Les chiens pensent et aboient. La truffe entre les pattes, c'est une bonne position pour les contreparties, les caresses les sucres et le coin du feu. Je suis plutôt coin du feu, moi. Il y en a qui courent la forêt, bon, il en faut. C'est ce que j'aboie, c'est inconcevable un chien plus intelligent. Un autre chien m'aboie quelque chose qui est interdit, je mets ma truffe entre mes pattes, ça finit rarement par un coup de pied, je gagne plutôt quelque chose, un bonbon ou un grattouillis entre les oreilles. Un jour il m'aboie, un jour il est aboyé par un autre chien,

 

ROMÉO

Off.

 

It's the pecking order.

 

KATZ

...ça va ça vient, tu sais. C'est nécessaire les éclaircissements, tu ne trouves pas.

 

Un temps.

 

Quand on explique les choses on les comprends mieux je trouve. Il faut se positionner par rapport aux plantes et aux cailloux, comme ça on trouve sa place dans l'univers. Tu vois tu sais déjà tout de moi et tu continues à ne pas aboyer. Si tu aboyais je te situerais mieux, plus vite. Ton accent. Ton look ça ne suffit pas. Si je résume, tu ressembles plutôt à un chien qui aboie, j'ai l'impression que tu n'es pas une femelle. D'un autre côté tu n'aboies pas, mais alors là, pas du tout. Peut-être tu es muet. Mais les muets font des gestes avec les pattes, plein de gestes et à toute vitesse, de quoi te faire tourner la tête. Tu restes-là immobile. Il y a bien les yeux qui vivent, mais sinon c'est presque caillou.

 

ROMÉO

Off. Il chantonne.

 

...oh did you see me in the surf... with a catfish... in my hand...

 

KATZ

Il y a des aboiements, parfois, qui s'effilochent dans le noir. Tu les entends, toi?

 

Un temps.

 

On pense qu'on les aura oubliés demain matin. Et puis dix ans plus tard, ils résonnent toujours, on ne sait pas pourquoi. Ce n'était presque rien, pourtant. Très court. Ce n'était pas de la faim, pas de l'interdit, pas du sexe, qu'est-ce que c'était? Peut-être que c'est parce qu'on ne sait pas ce que c'était qu'on s'en souvient dix ans après. J'aurais même l'impression qu'on les entend de plus en plus fort ces aboiements. On ne sait pas pourquoi, c'est drôle, non.

 

Un temps.

 

Non? J'ai aboyé que tu savais tout de moi, mais en fait tu sais pratiquement tout de moi. Le reste, tu le devines, si ça se trouve. Tu additionnes A et B, tu appliques la transitivité et voilà. Je pense que c'est important de se situer par rapport aux plantes et aux cailloux, et aussi aux autres chiens. En fait il y aura toujours quelque chose où tu auras un doute, j'aurai toujours une part de mystère. Je ne t'ai rien aboyé, finalement, sur les chiens qui volent. Tu t'attends à ce que je le fasse, c'est la logique, si A implique B et que B implique C. Mais je n'ai pas envie. Peut-être c'est l'aboiement de tout à l'heure qui me bloque, va savoir. Aussi, je pourrais choper la rage, presque à n'importe quel moment. Tu imagines. Un moment je suis couché tranquillement devant le feu, ou je me sèche près du radiateur ou derrière la vitre s'il fait soleil, l'instant d'après je saute à la gorge de tous les chiens qui sont sur mon chemin, la bave aux lèvres. Le feu, il faut bien le dire, il n'y en a pas souvent, deux ou trois fois chaque hiver. Mais il y a la Meuse qui coule juste en bas du jardin, et je pique souvent une tête. J'aime bien l'eau, pas toi.

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