fine arts and literature

Le Bombyx du mûrier

Pièce à 6 personnages et en 10 scènes.

1989

 

Synopsis

5 personnages vivant d’espoir et de jeunesse. Autant dire que ça ne va pas durer.

Personnages

Astrid Une jeune femme moderne, styliste, parisienne (30 ans) ;

Thomas Un jeune soldat noir, ancien étudiant en ornithologie, présentement balayeur (25 ans) ;

François Un poète (28 ans) ;

Alex Un jeune peintre, ami d’Astrid (23 ans) ;

Lucie Une jeune chanteuse, fuyant sa province natale pour tenter sa chance dans la capitale (18 ans) ;

Dieu Un petit vieux, tout sec, aux cheveux blancs, fuyant le Paradis (60 ans).

Scénographie

L’espace est découpé en 4 volumes à peu près réguliers en largeur, que j’appellerai FEU, AIR, TERRE, BISTROT, et que voici décrits, du côté COUR vers le côté JARDIN :

 

FEU est un espace urbain habitable à la pointe probable du goût du jour ; on y trouvera une confortable chauffeuse dans le plus pur style années 50, un luminaire halogène aux formes audacieuses/agressives, et toutes ces sortes de chose. Tout cela ne se contente pas du misérable plan horizontal, mais envahit de même le plan vertical, c’est à dire le mur du fond de la scène : le mobilier qui s’y trouve collé est vu de dessus par le public, comme si l’espace eut été beaucoup plus profond et qu’on l’eut plié brutalement, au défi des règles de gravité les plus élémentaires. De plus, tous ces éléments sont maintenus par de gros cordages tendus qui disparaissent dans les cintres du théatre.

AIR est une étendue épaisse de terre retournée, chaotique, terminale. Le fond de la scène représente simplement un ciel sinistre, menaçant.

TERRE occupe peut-être une largeur inférieure aux autres, certainement un VOLUME moindre : cette partie de la scène est coupée en hauteur par un plafond représenté par de grosses cordes tombant des cintres, régulièrement espacées et arrivant au même niveau. Au fond, côté jardin, un matelas à même le sol ; le jouxtant, côté cour, une vieille porte anodine écaillée ; devant elle, une table en formica jaune avec reliefs de nourritures et de vaisselles plus ou moins les uns dans les autres, plus ou moins moisis, mais qui aurait l’audace de se croire impérissable, digression. Sous la table, un tabouret du même mobilier mais bleu. Enfin, à peu près au milieu et devant, une chaise branlante d’une autre époque.

BISTROT est juste une terrasse, classique, d’un bistrot sans prétentions. Deux tables rondes, en marbre ou une bonne imitation, usagées et sans cachet, quatre ou cinq chaises en osier sans âge, une porte ouverte, un bout de vitrine, un bout de rideau planqué derrière la vitrine, la vie planquée derrière tout le bazar ? Les tables et les chaises sont accrochées à de grosses cordes tendues qui disparaissent dans la coulisse côté jardin.

Extrait

Scène 5, Terre

Dieu, est allongé sur le matelas au fond de la pièce, ronflant ou dormant. Par la porte du fond entre Thomas, les yeux fermés.

 

THOMAS

Je retrouve mon réduit d'étudiant, je n'ai pas mis les pieds ici depuis le début de la guerre, je préfère ne pas regarder, je me rappelle trop bien ces murs jaunes et l'ampoule sale au plafond. Je peux jeter mon sac sur le lit sans risque de me tromper,

 

Il jette le sac sur le lit, Dieu se réveille en sursaut.

 

je peux m'asseoir directement sur la chaise bancale, elle n'a pas bougé de place, il y a tellement longtemps qu'elle est là qu'elle a creusé des trous dans le plancher.

 

Il s'assied et tombe par terre : le vieux a déplacé la chaise après la scène 4.

 

Ouille! Tiens, non!

 

Grimace, ouvre les yeux, se relève, cherche la chaise, aperçoit le vieux qui émerge.

 

Nom de Dieu! Qu'est-ce-que vous foutez-là, vous ?

 

DIEU

Je suis Dieu.

 

Un temps, mesure son effet.

 

Ton Dieu personnel. T'as déserté, alors moi aussi.

 

Il se lève.

 

J'ai déserté et j'en suis fier! Après une éternité de loyaux services j'ai abandonné la Gods & Sons Incorporated, comme on abandonne une vieille prostituée, quand elle commence à sentir. J'ai franchi mon Rubicon, moi aussi j'irai par les villages...

 

THOMAS

Mais enfin qu'est-ce que vous racontez ? Je ne comprends rien à ce que vous dites. Qui êtes-vous et que voulez-vous ?

 

DIEU

Ah, très fort! Tout de suite les grandes questions! Ce que je suis, ce que je veux! Tu crois quand même pas qu'on peut répondre à ça sans réfléchir un minimum ? Mais, allons bon, ne t'énerves pas, je suis DIEU, TON Dieu. Ah, je vois que ça te la coupe, hein ? Écoute, Thomas, je pourrai te faire un miracle, vite fait, pour te prouver mon identité, mais je préfère que tu t'en persuades juste comme ça, ou bien qu'il y ait toujours ce doute qui te ronge, que tu te réveilles en sueur en te demandant si tu ne t'es pas fait arnaquer par un vieux clochard malin... Écoute, je suis venu tout de suite, dès que j'ai entendu ta démission, et bon sang, tu a mis tant de temps que j'ai pu m'ennuyer, j'ai fait des rencontres. Tu verras, une jeune fille très bien d'ailleurs, je suis sûr qu'elle te plaira... Alors, qu'est-ce que tu faisais ?

 

THOMAS

Euh, beuh... Je... Je suis rentré à pied, j'ai pris le chemin des écoliers, j'ai trempé les pieds dans l'eau des ruisseaux, j'ai mendié mon pain dans les villages, malgré la prime de démobilisation qui gonflait mon portefeuille, j'ai parlé avec de vieux fermiers qui prévoyaient de l'orage, mais il a continué à faire beau et sec, il parait que les moissons vont en souffrir.

 

Un temps.

 

Vers la fin du mois d'août, je suis arrivé près d'un lac, j'ai plongé dans l'eau noire et j'ai pensé ne jamais remonter, il faisait si sombre que je ne savais plus de quel côté était la surface; j'ai nagé pendant une éternité dans l'obscurité et puis une main m'a pris par les cheveux et tiré à la surface; j'ai suffoqué pendant cinq minutes et puis mes yeux se sont enfin décillés, Astrid se trouvait là, enfin j'ai pas su tout de suite son prénom, elle m'a expliqué que je nageais à vingt centimètres sous la surface, en faisant d'immenses mouvements des bras, un moulin en détresse.

 

DIEU

Rêveur.

 

Sans cesse ces tranches de vie qui vous sautent au visage, ces cris ces luttes, les moments de tendresse intense, les souvenirs comme une marée lunaire, tant de larmes et tant de rires aigus, et la douleur en arrière-plan, sourde et continue, en bruit de fond qui rend les Dieux fous, avides de massacres, d'exterminations, de génocides... Comment est-ce qu'on pourrait supporter ça toute une éternité ?

 

Il fait de grands gestes des bras, s'avance vers la porte, restée ouverte, et la claque violemment. Toute la cloison du fond s'ébranle alors et tombe lentement, accompagnée de la lumière. Dans ce temps ralenti, on voit encore Dieu et Thomas faire quelques mouvements, ralentis eux aussi,dans la mélasse.

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