fine arts and literature

L'Affolement triennal

Pièce à 10 personnages et en 8 scènes.

1990

 

Synopsis

Dans cette interprétation des Antigone de Sophocle et d’Anouilh, ce sont tous les fantômes des protagonistes du drame, condamnés par les dieux, qui reviennent tous les trois ans au même point, et en toute connaissance de cause, tentent à nouveau d’échapper à leur destin.

Personnages

Antigone Nièce de Créon ;

Le Choeur Antique, en parfait état de marche : 3 choristes, 1 choryphée ;

Créon Roi de Thèbes, gras, vieux, usé ;

Hémon Son fils, fiancé d’Antigone ;

Ismène Sœur d’Antigone ;

Mars Garde-chef (militaire de carrière) ;

Le messager Comme son nom l’indique.

Scénographie

Le décor doit être simple. Il reste le même tout au long des huit tableaux de la pièce. Une grande salle dépouillée avec issues, escaliers, portes. Au départ la scène entière peut être traversée de toiles arachnéennes, tulle gluante que les comédiens détruiraient peu à peu, ne laissant à la fin et aux araignées qu’un royaume en ruines à reconstruire.

Entre chaque scène le rideau tombe et reste baissé une minute. Il s’agit à chaque fois d’une grande toile peinte par un artiste contemporain (à la mise en scène) différent. La seule obligation pour les peintres consistant à inscrire quelque part sur sa toile le nom de la scène en question (et ça peut être écrit petit, l’essentiel n’est pas la lisibilité.)

Tout particulièrement important est le travail du chœur : il s’exprime comme un chœur classique, mais utilise pour se déplacer des moyens non conformes : transpalette, échasses, planches à roulettes, ou suspendus par des fils comme des marionnettes, selon la tonalité du tableau.

Il s’agit d’un dérèglement profond du temps et des esprits. Comme tel, on pourrait imaginer de décaler les expressions en avant ou en arrière de la scène jouée ; jouer un passage dramatique de façon comique et vice-versa. Chaque personnage pourrait avoir son propre dérèglement, indépendant des autres. Bien entendu cela rendrait la pièce extrêmement difficile d’accès. Il est rigoureusement inconcevable de tenter de se justifier en prétendant que la pièce se déroule à l’intérieur d’une institution psychiatrique.

Extrait

5. Mort à crédit, mort au comptant

Créon dans la même position. Antigone, Mars.

 

MARS

Créon, voici ta nièce, Antigone. Le grand Etéocle est enterré, une cérémonie magnifique. Le peuple a applaudi à tout rompre quand le cortège a fait trembler le pavé inégal, les femmes ont chanté quand quatre fossoyeurs vêtus de cuirasses étincelantes ont descendu la bière au fond de la sépulture, les larmes de tous ont couvert le bruit des premières pelletées de terre résonnant sur le riche bois du cercueil. Puis le tertre lui-même a disparu sous une pluie de roses. Quant à Polynice, la garde en entier a défilé devant sa dépouille, chacun lui a rendu l'hommage d'un crachat, d'un juron. Telle était ta volonté, tels sont les faits.

 

Un temps.

 

Tout est calme maintenant, l'œil rond de la lune accompagne l'unique du borgne, il est assis sur un monticule proche de la charogne, les loups hurlent alentour.

 

Un temps.

 

Je t'ai amené Antigone.

 

CRÉON

Tu as fini ? Va-t-en maintenant.

 

Exit Mars.

 

ANTIGONE

Créon je n'avais rien fait, j'avais revêtu un voile pas trop poussiéreux, une de ces mousselines festonnées à fanfreluches que ta femme conserve dans ses tiroirs. Ma main était dans celle d'Hémon, le prêtre avait commencé son hymne, je me demandais si j'allais vraiment dire oui, Hémon, j'ai senti ses doigts qui serraient à me faire crier, et puis cette brute est arrivée et m'a arrachée à l'hymen. Je n'avais rien fait, Créon, pour une fois j'étais l'enfant obéissante...

 

CRÉON

C'est ma faute, Antigone, je ne sais plus où j'en suis, tout va trop vite, on voudrait que je tire toutes les ficelles et mes doigts sont sclérosés, je m'emmêle, je mélange tout. J'ai perdu le fil, j'ai dit à Hémon de t'épouser, et puis j'ai cru...

 

Un temps.

 

Ooh ma pauvre tête.

 

ANTIGONE

Qu'elle éclate comme une citrouille ta tête trop mûre. Que ton jus dégouline dans les caniveaux de l'enfer. Qu'un aigle t'arrache éternellement la chair des os...

 

Un temps.

 

Je ne sais pas s'il faut te plaindre ou te mépriser, comment peux-tu encore songer à gouverner, comment peut-on laisser le trône à ce vieillard débile cacochyme, sa place est à l'asile. Ou au mouroir. Tu y serais bien, Créon, entouré d'autres badernes antiques, retombés en enfance, se noyant dans leurs déjections, rotant, crachant, pissant, agonisant. Une confédération d'anciens maîtres. Tu finirais à petit feu, la paix régnerait à nouveau, sans décisions fantasques.

 

CRÉON

La folie, la vieillesse... Tu en parles comme d'une intouchable, hein ? Tu crois vraiment que ça changerait quelque chose, si c'était quelqu'un d'autre à ma place ? Hémon par exemple, libéral jusqu'aux yeux, comme tous les jeunes crétins ? Tu te trompes, petite, la décision et celui qui la dicte importent peu, le peuple a juste besoin d'être conduit comme un mouton d'une voix ferme, et si c'est à l'abattoir ça ne fait pas de différence, et si c'est mettez vos chaussettes à l'envers, il obéira comme un seul homme... La sénilité la plus complète ne m'empêchera pas de faire longuement torturer tous ceux qui voudraient me déposer. La nuit j'entends leurs cris et je me retourne dans mon lit, c'est un faible prix à payer pour le pouvoir absolu, la jouissance de la toute puissance. Pas de drogue plus radicale, pas de médecine plus efficace, pas de lassitude, rien que du bon, mon élixir de longue vie.

 

ANTIGONE

Mais ton peuple, c'est un ramassis de fantômes. Ils sont ténus, translucides, sans consistance. Ne les vois-tu pas passer devant tes fenêtres. Tous ces visages identiques, grimaçant, déformés par la douleur de n'être plus et de pourtant être encore. Comment je le mènerais à la révolution, sinon, ton peuple ! Faire qu'enfin quelque chose change, n'importe quoi, qu'on instaure une république bananière dont Hémon soit roi et moi éminence, ou qu'on pourrisse sur un charnier, transpercés par les piques de ta garde. N'importe comment, mais en finir avec ces mots usés, ces coups miteux servis par des manchots, ces mêmes discours poussiéreux et éculés que je te serine comme un perroquet, sans plus les comprendre. Même ma révolte est figée, routinière... Dieux, que je suis épuisée.

 

Exit.

 

CRÉON

À genoux.

 

Rien à dire, trop d'hésitations, ma gorge se tarit comme une source, ma cervelle se recroqueville, mes idées s'épuisent et mes forces m'abandonnent. Plus de maîtres pour m'aider à me battre, combattre son insolence. Tout comme son père. Seul vrai coupable, et seul impuni, lui qui est à l'origine de tous nos maux, désormais trop rabâchés pour qu'on y croie encore. Et où est la justice là-dedans ? Hein ? Vous aviez peur qu'on remonte à la vraie source, vous les dieux, pour ne pas laisser votre jouet originel en paix, c'est ça ? Et pourquoi nous, simples amateurs, avec nos petites querelles envenimées autour d'un peu de chair décomposée, pourquoi est-ce nous qui sommes condamnés, quand lui jouit du néant après avoir joui de sa mère ? Mon sexe a-t-il jamais fouaillé, nuit après nuit, autre chose que les orifices d'Eurydice, avec qui je n'ai d'ascendance commune qu'Adam et Eve ? Ai-je planté mon épée dans la gorge de mon père, l'ai-je regardé se vider de son sang avec un petit sourire satisfait devant le travail bien fait ? Oh, l'horreur... Alors, moi, j'étais trop discipliné, trop propre, trop honnête, qu'on me condamne à la boue ?... Oh Œdipe, soit mille et mille fois maudit...

 

Un temps. Ismène.

 

Ah Ismène, ma chérie ! Allons, entre, n'hésite pas, je pensais justement à ton père. Trop peu de temps avons-nous, nous les rois, pour évoquer la famille et verser une larme nostalgique en pensant aux jours enfuis.

 

Un temps. Le chœur, en catimini.

 

Comme tu es belle ! Tout comme la jeune Eurydice lorsque je n'étais qu'un jeune politicien en quête de pouvoir, lorsque je croyais encore que j'aurais du temps pour l'amour, lorsque je pensais encore au peuple autrement que comme à une masse gluante, lorsque je n'avais pas encore l'impression en y plongeant les mains de les ressortir couvertes de miel et de fumier.

 

ISMÈNE

L'heure des souvenirs n'a pas sonné Créon. Pourquoi tant de naïveté, si on voulait m'écouter comme tout serait simple.

 

LE CORYPHÉE

Fort.

 

Mais qui t'écoute, Ismène ? Quel est ton rôle ici, toi la plus sage des filles d'Œdipe ?

 

ISMÈNE

Ah tu es là ? Tu m'as fait peur.

 

CRÉON

Bon, si personne n'a besoin de moi...

 

Exit.

 

LE CORYPHÉE

Oui Ismène. Tu ne peux te débarrasser de moi. Je te suis à la trace comme un bon chien. Je suis un bon chien Ismène. Regarde ma langue pendante et ma queue qui frétille. Attache-moi au pied de ton lit, je veillerai sur ta nuit. Je te donne tout Ismène. Mon cœur en miettes sous tes escarpins. Piétine-le. C'est pour toi. Ma vie et mes convictions ? Jetées en pâture aux orties. Je ne rapporterai plus rien, Ismène, plus rien que tes pantoufles. Mon costume de messager, sur la peau d'un homme qui se vautre dans les bras d'une femme, volets fermés, porte close, téléphone débranché. L'information a été consciencieusement murée. Elle a resurgi ailleurs, comme le ruisseau qu'on tente de détourner de la mer. Et moi, voix du peuple désormais, mais le peuple n'a rien à dire. Le peuple la ferme, comme d'habitude. Et tout ça, c'est pour toi, Ismène. Un prix dérisoire pour ton regard ébranlé. Es-tu perplexe ? T'interroges-tu ? Tu ne réponds pas aux questions. Laisse-moi le faire à ta place, Ismène. Tu es trop bien élevée, bon chic bon genre, des 20/20 partout. Tu ne colles pas dans la tragédie. Dans la tragédie, pas de ménagères en tablier, il faut des passions violentes, du sang, beaucoup de sang ! A la première goutte tu t'évanouirais, tu n'es qu'un petit personnage sans grande importance, un faire-valoir pour Antigone, un second rôle dont on ne sait plus bien quoi faire...

 

Un temps.

 

Tu ne dis rien.

 

Ismène lui arrache le poignard qu'il a au côté, et l'en menace.

 

ISMÈNE

Mais a-t-on déjà vu parler une roue de secours, puisqu'il semble que ce soit ma fonction ? Toi par contre, tu pérores toujours autant. Et maintenant que te sont interdits les articles ampoulés et les éditoriaux tapageurs, tu me les déballes comme un dragueur de supermarché à la vendeuse du rayon boucherie... Et si ça ne marche pas, tu erreras dans les rues jusqu'à croiser la jeune femme au regard romantique ou aux formes replètes. Au besoin, ne changeras-tu pas une fois de plus de costume ? Le beau parleur serait-il incertain quant à son propre rôle ? Vacilles-tu au bord d'un précipice ? Es-tu pris de vertige ? As-tu besoin d'une main secourable ? Cette passion débordante pour ce personnage anodin... peut-elle être sincère ? Ou n'est-ce qu'un effet de manche pour te ramener au premier plan ? Antigone était déjà prise, alors il ne restait plus que moi, n'est-ce pas ? C'est que les princesses, ça ne court pas les rues. Et quel meilleur faire-valoir pour un journaliste sur le retour, qu'une liaison scandaleuse avec la fille d'Œdipe.

 

Elle s'entaille l'avant bras.

 

Pourquoi blémis-tu. La ménagère a-t-elle proféré un juron ? Est-ce la vue de mon sang qui te fait défaillir ? Te faut-il un siège ? Créon est absent, le trône royal te convient-il ?

 

LE CORYPHÉE

Ismène... Oui, peut-être as-tu raison...

 

Un temps bref.

 

Ou si c'était... que je veux seulement ton bonheur, t'arracher de terre et te faire valser, tes jupes dans la lumière du soleil comme des fleurs en bouquet... On pourrait simplement disparaître de la scène, vivre cachés... Je ne veux pas t'expliquer ça devant ces clowns.

 

Au chœur.

 

Putain, vous pouvez pas vous casser ?

 

LE CHOEUR

Coryphée élu, même intérimaire, ta responsabilité est avec nous comme la notre est avec toi. Nous sommes indissociables, in...

 

LE CORYPHÉE

Parlant en même temps, tendant la main à Ismène.

 

Ismène, viens, fuyons, courons !

 

LE CHOEUR

...divisibles, nous ne pouvons nous dérober...

 

ISMÈNE

Parlant en même temps, avec un large sourire, prend la main du Coryphée.

 

Courons !

 

Exeunt.

 

LE CHOEUR

... ni à notre devoir ni à notre destinée.

 

Un temps assez long.

 

Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

 

Rideau.

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