fine arts and literature

Glycérophtaliques

Pièce à 4 personnages et en 5 scènes.

1991

 

Synopsis

Pièce d’avant-garde.

Personnages

Abel 20 ans, petit dealer d’opium ;

Clovis 60 ans, maton ;

Mariette 31 ans ;

Romain 26 ans.

Scénographie

La scène est divisée en deux parties inégales : les deux tiers de l’espace côté jardin sont un parallélépipède noir mat, vide à l’exception de panneaux de contreplaqués peints pour représenter des éléments de mobilier « petit bourgeois » vus sous des perspectives diverses et antagonistes, qui sont accrochés sur le mur du fond.

Le tiers restant, côté cour est blanc et ne contient rien d’autre qu’un tas de bois en fond de scène.

 

Cette pièce est à jouer comme un discours hitlérien.

Mes remerciements pour leur collaboration généralement involontaire vont à James Mac Murtry, Prince, 7A3, Shakespeare, Drillon, Talking Heads, Tom Waits, Hanif Kureishi, Monty Python, Heiner Müller et Rainer Werner Fassbinder, Robert Pinget, Victor Hugo, Salvador Távora, et Stephen King, par ordre d’apparition.

Extrait

Scène 2

Romain entre en scène, avec un tabouret. Il va s’asseoir à la rupture des pièces, au fond de la scène. Une petite table avec miroir sans tain descend des cintres et se pose devant lui. il se passe le visage au cirage noir, tout en racontant lentement, sérieux, la voix grave, avec des pauses assez longue. Il est en retrait par rapport à l’action, et il peut arriver qu’il chevauche d’autres répliques. Le découpage donné ici est, de ce point de vue, indicatif.

 

ROMAIN

I walk in the streets, it’s freezing cold

i wear a leather jacket and underneath a shirt

it’s freezing cold

i see two cops

i dispatch them in a swift movement

i pull my gun

 

Abel entre en scène. il porte un costume croisé de bonne qualité et un pot de vingt cinq kilos de peinture blanche.

 

ABEL

Je fais la traduction. Juste une seconde.

 

ROMAIN

one reacts

the other stands amazed

i fire two shots in a row

they die

 

Abel balance le couvercle du pot. Il sort d’une poche des lunettes de soudeur, les passe sur les yeux. Puis il sort d’une autre poche de petits capuchons qu’il se met sur les oreilles. Il se pince le nez et se casse en deux, plonge la tête dans le pot de peinture. Il la ressort aussitôt, s’ébroue un peu. Il enlève les protections de ses oreilles. Il fera de même avec les lunettes dès que la peinture se sera figée.

 

it’s freezing cold

one stands in front of a building

the other is in the squad car parked across the street

i pull my gun

 

ABEL

Je rattrape comme un satrape, je galope comme une salope.

 

Grand sourire.

 

ROMAIN

one reacts

the other stands amazed

i fire two shots in a row

 

ABEL

Allez, sérieux.

 

Un temps bref.

 

Je marche dans les rues, fait froid sévère.

Je porte un blouson de cuir et dessous une chemise.

Y gèle.

J’avise deux flics en tenue réglementaire.

Je leur demande du feu.

Celui qui est dans la rue sort son briquet, allume ma cigarette. Je dis « Merci officier », il salue.

Je continue à marcher, y fait froid, y gèle, c’est l’enfer.

 

ROMAIN

the guy in the car tries to get out

then he dies

i fire

then they collapse

they die quickly

 

Mariette et Clovis entrent en scène côté jardin sur un tandem de chaises roulantes qu’ils font avancer à coups d’avirons (chacun une paire) munis de patins à roulettes à leur extrémités. Autant dire que ça avance peu, et lentement. Ils vont à peu près jusqu’au centre de la scène. A l’arrière, Clovis a un gros ghetto-blaster sur les genoux.

 

MARIETTE

Toute une vie de saltimbanque, à sauter de branche en branche.

 

CLOVIS

Qu’est-ce que c’est la vie ? Un amoncellement de travail, d’échecs et de dégoût. Plus d’un demi-siècle à lutter pied à pied, à apprendre et apprendre pour constater chaque jour son ignorance avec un peu plus d’acuité.

 

ROMAIN

i think about their women

their wives and children

their husbands if that’s what it takes

 

ABEL

Tout à coup qu’est-ce que je vois ?

Deux autres flics.

Tout pareil, un qui fait les cent pas, l’autre qui attend son quart dans la bagnole garée sur le trottoir d’en face.

 

ROMAIN

and i go away

they die quickly

so what

 

MARIETTE

On fait une suite de petits pas frileux à travers la scène, on avance à peine et on n’arrête pas de regarder à droite et à gauche de peur des accidents...

 

ROMAIN

i walk on

i’m fucking frozen

i feel like an ice-fucking-cream

 

MARIETTE

Pousse un peu vieux croulant.

 

CLOVIS

Ta gueule connasse.

 

ABEL

Je sors une nouvelle cigarette, je redemande du feu. Le flic me sort « vous mon vieux, vous allez attraper deux choses. » Je lui demande quoi, il me dit « une pneumonie et un cancer. »

 

ROMAIN

i saw these two cops

one reacts

the other stands amazed

i just pull the trigger

twice

 

CLOVIS

C’est comme ça que ça se passe. On entend des tas de choses discordantes, une cacophonie de sons sans rapports, mais quand on regarde ya presque rien qui bouge.

 

ROMAIN

this is the way it is

one reacts

two die

 

ABEL

« Merde alors, je dis, j’ai tourné en rond. » Le flic me dit « vous êtes perdu, vous cherchez quelque chose ? » Je lui réponds « je cherche l’amour, m’sieur l’agent. » Là, il me regarde, l’air méfiant, et puis il dit « allez, allez, circulez. »

 

ROMAIN

one reacts

the other stands amazed

i think about their wives and children

not a thing i can do

just the way it is

 

MARIETTE

Depuis des siècles qu’on travaille sur le théâtre, ce qu’on a appris ou retenu tient en pas grand chose, on a le choix entre les spectacles de mots et les spectacles d’images.

 

ROMAIN

i fire twice

i walk on

these are the New York streets

this can be a dangerous place

at night

so i try to be the danger

 

Clovis met en route le lecteur de cassettes. Un morceau de rap commence (“Mad Mad World” de 7A3, si possible). Tous sauf Romain hurlent pour se faire entendre.

 

i dispatch both of them

 

ABEL

Alors je repars dans la nuit, je note bien les rues pour pas retomber sur les deux flics, j’ai jamais eu aussi froid de ma vie, je vous jure, et je continue, je cherche l’amour, et je trouve pas.

 

Il sort rapidement.

 

MARIETTE

Les rues sont noires et glacées.

 

CLOVIS

Ya que la mort qui rôde.

 

ROMAIN

i can’t stand this town

no more

i feel like it’s gonna

bring me on the verge of

 

Romain crie d’une voix très rauque, de façon sèche, le mot ‘madness’ et ajoute ‘haaaa’, un cri de gorge prononcé les lèvres crispées en une grimace -sourire ou moue-, de façon chaque fois différente.

 

madness - haaaa

madness - haaaa

madness - haaaa

madness - haaaa

 

Mariette et Clovis plantent leurs deux avirons gauches verticalement sur leur tandem, et laissent tomber les deux autres. En utilisant des pédaliers manuels ou un moteur électrique, ils font tourner leur engin en cercle dans le sens des aiguilles d’une montre et dans la partie jardin de la scène. Abel réapparaît avec un crâne et le lance à Romain qui enchaîne aussitôt sur la prière du roi dans la tragédie d’Hamlet. Clovis baisse un peu le son. Abel fixe rapidement le côté poignée des deux avirons à un axe installé au sol à la rupture des deux parties de la scène. Il pose ensuite un genou sur le côté opposé (équipé de patin à roulette) d’un aviron et les mains sur l’autre. Avec son pied restant il se propulse comme une trottinette dans un cercle en sens inverse des aiguilles d’une montre. Sa rotation doit croiser celle du tandem comme s’il s’agissait d’engrenages. Romain, à l’intérieur du cercle d’Abel, est contraint de sauter au-dessus des avirons à chaque fois qu’ils passent. A ce moment, Abel crie :

 

ABEL

This is public domain.

 

ROMAIN

Oh ! la puanteur de ma faute atteint le ciel ! Une antique malédiction pèse sur le premier meurtre d’un frère. Prier ? Je ne puis ; encore que mon désir de prier soit aussi aigu qu’un vouloir ; mais plus puissant que mon désir, le poids de mon péché l’emporte. ET JE RESTE PAREIL À CELUI DONT LE CŒUR, ENTRE DEUX APPELS, NE SAIT D’ABORD AUQUEL RÉPONDRE, et dans l’indécision se partage. Ah ! maudite main, quand le sang d’un frère t’enduirait d’un revêtement plus épais que ta chair même, le doux ciel n’aurait-il pas assez de larmes pour te laver blanc comme Omo ? Que servent grâce et rémission, sinon pour répondre à l’offense ? Et que sert la double vertu de la prière, sinon pour prévenir notre chute, ou, après, pour nous en relever. A présent la faute est commise. Mais quelle forme, dans ce cas, donnerai-je à mon oraison ? “Pardonne-moi ce crime ignoble...?” Non ; cela ne se peut pas ; puisque je garde par devers moi les fruits du meurtre : ma couronne, mon pouvoir, ma reine. Peut-on espérer le pardon, tout en persévérant dans l’offense ? Dans le train pervers de ce monde, la main dorée du crime parvient à mater la justice, et souvent on voit le gain du forfait servir à foudroyer la loi. Il n’en va pas ainsi là-haut. Là, plus de faux-fuyants ; l’acte apparaît sous son vrai jour et nous-mêmes, contraints d’avouer, convaincus du front et des dents par nos fautes.

 

Clovis stoppe le ghetto-blaster. Abel cesse ses cris. Plus que des bruits de roulement, d’effort et le roi.

 

Alors quoi ? Que nous reste-t-il ? Essayer ce que peut la repentance ? Que ne peut-elle pas ? Mais que peut-elle, quand on ne peut se repentir ? Oh ! misérable état ! Cœur noir comme pas d’Omo ! Ame souillée, ton effort pour te dégager du fumier t’y enfonce. Anges, venez à mon secours ! Fléchissez, genoux orgueilleux ! O mon cœur aux tendons d’acier, amollis-toi comme le membre après l’acte faiseur de vie. Tout irait bien...

 

Ils continuent à tourner en silence. Noir progressif.

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