fine arts and literature

Endroit avec barbus / Le Goudron

Première édition du recueil de nouvelles « Endroit avec Barbus » de sholby, paru en 1995 aux éditions Méréal.
Nouvelle version, légèrement remaniée du recueil de nouvelles « Endroit avec Barbus » de sholby, initialement paru en 1995 aux éditions Méréal.

Un recueil de nouvelles de sholby

1995

 

1ère édition © Méréal, 1995

ISBN : 2-903310-18-3

Broché - 96 pages - 150 x 210 mm

 

2e édition sous le titre Le Goudron © La Fine mouche du coche, 2015

ISBN : 978-2-9547854-2-4

ePUB disponible sur l’Apple iBookStore - 2,99 €

 

Les nouvelles de sholby ont pour dénominateur commun des personnages à la dérive, dans un grand dénuement matériel et humain. Ce désespoir fondamental trace un univers sans pitié où l’on se croise sans se rencontrer, où l’on se regarde sans se voir, où l’on meurt enfin sans le dernier secours de l’amour.

Extrait

Voici une nouvelle du recueil, complète :

Réveils

Cet homme, imaginez-le avec son cortège de petites blessures.

Sous le menton une minuscule estafilade rougeâtre, des phalanges râpées, une coupure au pouce qui s’infecte, ces petites peaux sèches arrachées autour des ongles, les cals des gros orteils blancs et mous de transpiration. Et cet hémorroïde. Ou les douleurs dans le genou qui surgissent apparemment sans raison. Les croûtes inexpugnables dans le nez.

Un type qui sort de chez lui le matin, va travailler, et rentre épuisé le soir. Quelqu’un d’aussi anonyme que possible, en somme. Qui peut se mettre à la fenêtre et voir l’immeuble en face lui renvoyer très exactement 1200 reflets fidèles, stores levés ou non.

Un homme sans histoires, sans histoire. Qu’est-ce qui pourrait lui arriver de pire que rien ? Et si sa vie bascule du jour au lendemain, qu’est-ce que ça fait, personne ne l’attend à la maison, de toute façon. D’ailleurs, même s’il avait une femme et des gosses... Gris. Des personnages de carton-pâte. S’il disparaissait, s’en rendraient-ils seulement compte ? Une rentrée d’argent en moins, un problème en plus, mais comme on dit, où il y en a pour dix... Sinon, c’aurait été autre chose, la grand-mère impotente qui débarque, une conduite qui explose et tous les plombiers en vacances. De ces gens qui ne peuvent que tendre l’autre joue.

Alors, pourquoi cet homme-là et pas un beau type sapé en Armani, bronzé comme un salaud avec un sourire avantageux et des yeux impénétrables ?

 

Tout allait bien, ou, en un sens, tout allait mal, jusqu’à ce que j’étende le bras pour arrêter le réveil. Je sens tout de suite que quelque chose ne va pas quand sa chute stoppe la sonnerie. Néanmoins je me lève, je claudique jusqu’à la salle de bains pour procéder à d’habituelles ablutions, rasage autour des verrues et dans la profondeur des rides, tendre la peau du menton jusqu’à l’oreille. Mais... pas d’eau. Quelque chose ne va pas. Le monde est étrange, un poumon rempli de dioxyde de carbone. A la cuisine, la cafetière est pourtant à sa place, et tout ce qui va autour est autour, les quelques débris d’une vie à effacer d’un coup de gomme, en une heure de vente à la criée. Ou dans le même temps d’un incendie purificateur. Cafetière en plastoc. Frigo dodécadaire. Couple de brûleurs à gaz. Ensemble de literie en 90. Baignoire sabot immuable. Accessoires d’habillement : pantalons et vestes incolores. Un fauteuil de trente ans d’âge. Télé couleur démodée. Je mets la télé en marche. Sur l’écran une succession apparemment aléatoire de points blancs furtifs me renvoie une image plus réaliste qu’aucun miroir. J’essaye un peu toutes les chaînes, toutes également stériles, puis la télé s’arrête. J’allume le plafonnier, plus de courant.

Ça commence mal, cette matinée, mais je fais semblant de rien. J’envoie le café avec une bouteille d’eau minérale, dans l’espoir que le courant reviendra avant moi, je décroche les clés du clou et je claque la porte.

Dehors, pas un rat, pas un oiseau. Même les pigeons ne roucoulent pas sur la statue de Maurice Thorez, couvert de fiente. Les bagnoles stationnent en rang d’oignon, vieilles boîtes de conserve ou modèles d’entrée de gamme avec toutes les options.

La boulangerie est fermée, en quelque sorte ça sent le roussi, je commence à me demander si par hasard je ne me suis pas levé une heure trop tôt, ça m’est déjà arrivé une fois au passage à l’heure d’été -ou d’hiver, je ne me rappelle jamais ; mais non, c’est impossible, on n’est pas dimanche, et puis le soleil est à sa place habituelle. En levant les yeux au ciel, je le découvre immense, traversé seulement à l’horizon par ces grandes zébrures de beau temps. Combien de semaines que je n’avais plus rien regardé d’autre que le macadam à mes pieds. En plus ça sent bon, enfin, pur, et pas cette odeur d’écarissage comme d’habitude.

Mais je suis tout seul avec la statue de Maurice Thorez. Tout est fermé. Pas un bruit, c’est bien ça le plus étrange. Même pas le vrombissement lointain de l’autoroute. Je commence à avoir peur. Et si j’étais le dernier homme vivant ? Non c’est idiot.

 

Deux jours entiers, approximativement, que c’est le matin. Rien n’a bougé. Tout est rigoureusement immobile, les nuages à l’horizon, le soleil un peu penché, les feuilles des arbres. Et pas un animal, pas un insecte, pas un homme. Même pas de poissons dans les bassins. C’est comme si le temps s’était arrêté, et qu’on ait enlevé tout ce qui est capable de mouvement, sauf moi. Ou alors on m’a enfermé dans un asile psychiatrique, complètement fou et inconscient du monde réel dans ma cellule capitonnée. Je préfère ne pas y penser.

Le plus étrange, c’est cette absence de toute vie autre que végétale. Si on peut appeler ça “vie”, parce que j’ai l’impression qu’il ne circule pas plus de sève dans les arbres que s’ils étaient en plastique. J’ai transporté deux plantes vertes chez moi, j’arroserai celle de droite et pas celle de gauche, mais je suis déjà sûr qu’il n’y aura pas de différence, elles resteront telles que, pousseront pas, crèveront pas. J’ai fouillé un peu partout, je suis entré dans des appartements, je me suis brûlé les doigts dans des tasses de café qui n’arrêtent pas de fumer, une vapeur fixe impossible à chasser en soufflant dessus. Il y a des lits creusés bizarrement, comme par l’empreinte des corps qui devraient encore s’y trouver. J’ai essayé de faire fonctionner toutes sortes de machines, échec généralisé.

 

Je ne saurais plus dire de quelle façon le temps passe. Je sais désormais qu’il s’est arrêté pour moi, en cassant ce réveil-matin, il y a une éternité, combien, six mois, six ans ? D’une certaine manière, j’ai de la chance, il fait jour, le temps est au beau fixe (haha), les fruits dans les jardins sont frais. Au début je croyais pouvoir me passer de manger, mais j’en ai toujours besoin. De même que ma barbe pousse : elle fait bien dix centimètres, et je l’ai déjà rasée trois fois à la même longueur. Je crois que je n’ai pas arrêté de vieillir. Un espoir de fin à ce cauchemar.

De plus en plus rarement, j’ai de bons moments, je me réveille en ayant tout oublié, je m’étire dans les rayons de soleil en me disant chic il fait beau. Ensuite, je me rappelle. Ce qui m’a manqué longtemps, c’est le café chaud le matin. Mais sans électricité, sans feu... Et puis je me suis souvenu de cette tasse qui ne refroidissait pas, et j’ai entrevu l’idée d’une éternité avec tout ce que je pouvais désirer, prêt quelque part, juste à se servir. Il était toujours là, brûlant, c’était un régal, je l’ai siroté en regardant ce putain de soleil, assis dans un sofa confortable, en me réjouissant du son de mes lèvres et du slurrp ridicule que je faisais en buvant. Le bruit, dans ce silence, c’est magnifique. Un pet, c’est le bonheur.

Une chose que je regrette, c’est les vaches dans les champs. Dans mes prières, c’est ce que je demande le plus souvent, Remettez-moi au moins les vaches, même immobiles. Les hommes, ou les femmes, moins. Il y en a plein les magazines, des fois je regarde leurs sourires figés, ou leurs poses arrogantes, et je me marre. Tous les “matins”, j’ouvre un appartement ou deux au pied de biche, pour mon café. J’ai trouvé comme ça un nombre impressionnant de magazines de cul, je crois que j’ai de quoi me branler jusqu’à la fin de mes jours.

J’ai réfléchi que tôt ou tard j’aurais à me déplacer, et je me suis remis au vélo, ça faisait bien vingt ans, avant que tout ça commence, je me sentais con là-dessus, en équilibre instable comme un gosse qui débute, j’étais content qu’il n’y ait personne pour voir ça. Les souvenirs sont remontés, aussi, j’ai pensé à ma vieille mère qui avait dû s’évanouir dans le néant avec tous les autres. Où sont-ils tous passés, d’abord ? Je me suis posé la question jusqu’à en devenir fou. Pourquoi est-ce qu’ils ne sont pas tous là, figés comme la femme de Lot, suspendus en plein vol pour ceux qui couraient, arrêtés dans un râle interminable pour ceux qui faisaient l’amour ?

Avec le vélo, je découvre des choses intéressantes, comme cette cathédrale, ou basilique, je ne sais pas, autrement plus impressionnante que la petite église de quartier dont j’ai dû forcer la porte pour faire mes premières prières, depuis tant d’années, probablement j’avais arrêté l’église en même temps que le vélo. Chaque “jour”, je pénètre entre les deux grandes portes, je m’agenouille entre les vitraux qui me regardent, je confesse mes péchés et surtout je demande pourquoi moi, pourquoi tout court. Je m’étais dit que peut-être Il m’entendrait mieux depuis la grosse église, mais il n’y a pas de différence, jamais de réponse.

Je m’installe dans un grand hôtel luxueux du centre ville, avec l’idée que je coucherai dans toutes les chambres depuis le rez-de-chaussée jusqu’en haut, l’une après l’autre. Je ne sais pas si c’est à force de me promener dans ces rues serrées et désertes, je commence à faire des rêves. Je suis assis sur une chaise sans pouvoir bouger, un visage de femme flotte au dessus de moi et me reproche quelque chose que je n’arrive pas à entendre. Au bout d’un moment elle se met à gonfler d’exaspération, gonfler jusqu’à remplir tout le ciel. Je me recroqueville de peur qu’elle explose.

Au deuxième étage je commence à m’ennuyer, alors je retourne dans ma banlieue, c’est moins luxueux, mais j’y ai vécu toute ma vie, alors pourquoi pas le reste. Ici j’ai moins l’impression d’être si seul. Et les rêves cessent.

 

Je me réveille fatigué, les yeux qui piquent. Je me traîne jusqu’à la salle de bain. Dans la glace j’observe mon visage tout flétri encadré par ces longs cheveux blancs. Ça a passé si vite que je ne me suis rendu compte de rien. Bientôt la mort, je me dis. Quelle idiotie, un type capable d’arrêter le temps et qui ne peut pas s’empêcher de vieillir. Quand je pense à toutes ces conneries sur l’impossibilité de vivre tout seul. Je m’en suis très bien accommodé, moi de pas voir leurs faces de rats, tout ce temps. Bon sang, je veux pas crever. Qu’est-ce qui restera après moi ? Y’aura plus rien qui bougera ?

Machinalement j’ouvre le robinet, comme je fais souvent, pour observer que rien n’en sort, mais j’entends les tuyaux qui font un bruit du tonnerre de dieu, et l’eau se met à couler, d’abord en giclées violentes et noirâtres, puis régulièrement, et bientôt claire. Je me penche pour goûter, elle est bonne, un peu chaude. Est-ce que par hasard ? Je cours à la fenêtre de ma chambre, le soleil n’est plus là. Les ombres sont dans l’autre sens, et la rue est pleine de monde. Bientôt j’entends à nouveau les bruits ; un type en scooter qui fait hurler une radio, un groupe qui fume, assis sur les marches de l’immeuble en face, des petites vieilles avec un cabas d’où émergent les deux croûtons d’une baguette... Ils sont exactement pareil, à croire que j’ai rêvé tout ça. Mais j’ai quand même pas pu dormir du matin au soir et prendre trente ans ? Je vérifie dans le miroir, je suis ratatiné. Décrépi. Tiens, et les deux arbustes dans le coin, pas arrosé depuis, combien ? Pétants de santé ! J’ai jamais eu de plantes moi, avant...

Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? J’ose pas sortir, alors je reste à la fenêtre à regarder les ombres s’étirer de plus en plus loin, les gens qui courent comme des dératés, j’arrive pas à comprendre après quoi, et surtout, les petits paquets de nuages qui bougent en changeant de forme, grand spectacle. Pour moi c’est le début de la journée, je suis décalé. Je m’assieds dans le fauteuil et je regarde la nuit, les lumières qui s’éteignent, puis les étoiles, quelle merveille les étoiles. Et maintenant ? Je me dis Peut-être je suis en train de cauchemarder, peut-être que rien n’a changé. Mon Dieu, faites qu’ils repartent.

Je me réveille dans une quinte de toux qui me plie en deux. Je vais fermer la fenêtre, obscurcie par ces longs traits de pluie. Toute cette eau ! Je patauge dans une flaque sur le lino mais je reste un moment les deux mains sur les montants, à attendre les éclairs.

 

Cet homme, abandonnez-le là. Ça changerait quoi d’insister sur un futur par trop probable, est-ce que ça pourrait encore présenter un intérêt, un destin en creux de plus, un type allongé dans le lit du torrent, on murmure dans son dos en le regardant s’acheminer vers la mort, ses longs cheveux blanc sale flottant en paquets, la carcasse chancelante sous les chairs qui s’affaissent, puis les vers

En vente…

L'éditeur a déposé le bilan depuis longtemps, mais outre la version e-book de l'iBookStore Apple, on peut encore trouver ce roman en version papier chez Amazon et peut-être d'autres boutiques en ligne.

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Première édition du recueil de nouvelles « Endroit avec Barbus » de sholby, paru en 1995 aux éditions Méréal.
Nouvelle version, légèrement remaniée du recueil de nouvelles « Endroit avec Barbus » de sholby, initialement paru en 1995 aux éditions Méréal.
Première édition du recueil de nouvelles « Endroit avec Barbus » de sholby, paru en 1995 aux éditions Méréal.
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