fine arts and literature

Douces ou cruelles ?

Un recueil de nouvelles de 28 auteurs, dont le thème est la femme face à l'angoisse.

Recueil de nouvelles collectif sous la direction de Daniel Conrad, rédacteur en chef de la revue Ténèbres.

 

© Fleuve Noir, collection « Terreurs » , 2001

ISBN : 2-265-07518-7

Broché - 524 pages

 

Vingt huit auteurs, dont quinze femmes, échappés de la littérature générale, du polar, de la science-fiction, et de la jeune génération montante de l’imaginaire brossent le portrait de femmes confrontées à la peur, en proie à l’angoisse…

 

Les auteurs : Brigitte Aubert, Francis Berthelot, Nicole Caligaris, Jean-Michel Calvez, Georges-Olivier Châteaureynaud, Philippe Claudel, Jennie Dorny, Anne Duguël, Jean-Claude Dunyach + Anne Smulders, Claude Ecken, Patrick Eris, Jeanne Faivre d’Arcier, Mélanie Fazi, Jean-Jacques Girardot, Caroline Grimm, Andrea H. Japp, Catherine Katyn, Bruno Léandri, Michel Leydier, Claude Mamier, Odile Massé, Marie Nimier, sholby, Maud Tabachnik, Élisabeth Vonarburg, Daniel Walther, Joëlle Wintrebert.

EXTRAIT (texte intégral)

Buanderie

Je m’appelle Rachel, j’ai 20 ans, et je trouve que le temps rend tout simple. Par exemple, ma mère dit que j’ai « déjà une longue histoire ». Elle dit ça au téléphone à des gens qu’elle ne connaît pas, elle est comme ça, ma mère. Sous-entendu ceci cela. À sa décharge, elle ne s’appesantit pas sur les détails, j’aime autant. Déjà là, ça me gêne, quand même. Je prends sur moi, je me dis de toute façon qu’est-ce qu’il en restera dans vingt ans ? Dans cinquante ans ? Dans deux cents ans ? Au final, et pour peu qu’on se souvienne de moi, assez improbable au train où vont les choses, je me vois pas trop bien en train de révolutionner quoi que ce soit, ni le tricot ni la cuisine, ni rien ; au final, l’équivalent d’une demi-ligne de biographie dans un registre d’état civil, née en 1980, morte en... Et que dalle comme détails entre les deux. Peut pas faire beaucoup plus simple. Rien ne restera des aléas de ma jeunesse. Même pour moi, dans vingt ans, ce sera sans doute complètement dilué dans l’accumulation des expériences et dans les préoccupations de la vie au jour le jour, la mienne et celle des enfants que j’aurai peut-être. Ce sera comme les souvenirs d’une autre, ou ceux, inventés, qu’on lit dans un livre, avec une sorte de tristesse inexplicable qui envoie un frisson dans le dos et fait se hérisser les poils sur les bras.

 

Je commence un mardi matin. Il est 8h30 et ça me gave franchement de m’être levée si tôt pour aller bosser, alors que c’est les grandes vacances et que ma copine Laure, elle, fait la grasse matinée peinarde avec son mec. Évidemment, la différence c’est que Laure a ses deux parents, qu’ils ont de la thune, qu’ils se sont barrés en Espagne en lui laissant l’appart, les clés de la Twingo et toute liberté pour faire ce qu’elle veut de ses nuits et ses journées. Alors que moi, j’ai juste ma mère, qui ne part pas en vacances, ou alors trois quatre jours chez sa sœur, et que c’est pas avec ce qu’elle gagne qu’on va attacher un clébard avec des saucisses. Je me dis, de toute façon, j’ai pas de copain avec qui faire la grasse matinée. Et je pousse la porte de la boutique.

 

C’est pas neuf, là-dedans. Le carrelage est tout usé et gris d’avoir été piétiné depuis va savoir combien de temps, les murs sentent l’épaisseur des couches de peintures successives passées sur les dégoulinades de crasse que provoque la vapeur, et qui réapparaissent toujours aux mêmes endroits ; les vitres sont d’un jaune épais, encombrées des traces de Scotch des centaines d’affiches de brocantes et d’expos qui se succèdent là-dessus au fil des années, les réceptacles des espoirs de tant d’hommes et de femmes, venez me voir, achetez mes trucs, aimez-moi, je vais bientôt disparaître, aimez-moi.

 

Il fallait que je me trouve un job, c’était clair, dans la vie il y a les filles qui font la grasse matinée avec leur copain et celles qui doivent se trouver un job, c’est comme ça, le monde est comme ça, je ne suis pas amère et je n‘en veux pas à Laure, ce n’est pas sa faute si ses parents ont du fric, je n’ai pas de raison de lui en vouloir. J’espère. En attendant, c’est encore ma mère qui a trouvé le taf pour moi, en demandant aux commerçants du quartier. Et voilà comment on se retrouve dans un vieux pressing crade boulevard Diderot, en priant que ce ne soit que pour l’été, que pour l’été.

 

La patronne s’appelle madame Erle, drôle de nom, et elle m’explique tout. Qu’elles sont quatre à bosser, par exemple ; que l’une d’entre elles, Denise, est en congé ; que normalement elles se débrouilleraient bien sans elle, sous-entendu sans moi, pendant les vacances d’été il y a moins de travail, moins de clients, et les trois derniers hôtels 2 étoiles du coin qui n’ont pas encore cédé aux sirènes des grandes sociétés de blanchiment ne posent pas un problème majeur. Et puis elle se lance dans le fonctionnement de la boutique, m’explique sans souffler que les employées sont polyvalentes, qu’hormis la comptabilité et la facturation qu’elle gère elle-même, chacune peut indifféremment traiter les divers postes, accueil, réception des marchandises, traitement, phase qui se subdivise en tri, lavage, séchage, repassage, contrôle, ensachage, classement. Elle me sort un organigramme plastifié où sont formalisés des chemins programmatiques du style « type de lavage ? » : « à sec », « froid », « synthétiques », etc., avec des suites différentes selon les cas, si oui faire ceci, si non cela, etc. Enfin, remise des marchandises et encaissement, ici on ne paye pas d’avance. « Aujourd’hui, tout se paye d’avance, » elle me dit, « mais moi je suis de la vieille école. » Elle a un regard curieux quand elle dit ça, presque gourmand, je ne comprends pas. Encore une qui est space, à croire qu’avec l’âge on devient bizarre. J’espère que je vieillirai mieux que ça, que je sortirai pas des trucs de ce genre dans vingt ou trente ans, que j’aurai passé l’éponge.

 

Pour finir, elle n’explique pas pourquoi elle a accepté malgré tout de me prendre en stage, et je ne demande pas.

 

Juste derrière le comptoir il y a les machines à laver et les séchoirs, les gens aiment bien voir tourner le linge, ça les rassure. À gauche, trois tables à repasser, dont deux occupées par deux femmes qui officient dans les glissements rapides et les grands jets de vapeur des fers, et m’envoient sans s’interrompre un sourire déjà fatigué. « Bonjour, je m’appelle, Rachel, » je leur dis, et je ne dis rien d’autre, je ne dis pas que j’ai vingt ans, j’imagine que ça se voit, je ne dis pas que je crois que le temps rend tout simple, j’imagine que ça les ferait rire, qu’elles diraient mais non mon chou, le temps rend tout compliqué. Et derrière les tables à repasser, le convoyeur, madame Erle me montre, « Alors tu vois, c’est facile, tu tapes le numéro du ticket du client sur ce clavier, et le convoyeur tourne jusqu’à ce que le cintre arrive devant toi. » Je lui dis que c’est drôlement bien comme machine, elle répond oui-oui, avec une légère hésitation, et puis que quand même, à ce prix, ça tombe trop souvent en panne.

 

Cette nuit-là, je fais des rêves compliqués. Je rêve que Gérard Darmon m’engage pour tenir un rôle dans un opéra de Puccini qu’il adapte pour le cinéma. Je ne suis pas censée chanter, mais être une sorte de narratrice, genre coryphée, qui pose des questions pour faire avancer l’histoire. C’est trop étrange, et je me réveille en secouant la tête, avec la chair de poule. En général, je ne me souviens pas de mes rêves, mais celui-là me poursuit jusque sous la douche et ce n’est que le bol de thé qui finit par m’en débarrasser à peu près. Est-ce que ça a un sens, un rêve comme ça ?

 

Derrière les machines à laver, il y a un espace technique avec toute la tuyauterie du réseau de vapeur, l’accumulateur d’eau chaude, le tableau électrique et le compteur de gaz, un bordel pas possible de tuyaux et de câbles, et au milieu de tout ça, dans le mur du fond, une petite porte de guingois. La seule chose sur laquelle elle ne se soit pas appesantie en long et en large jusqu’à me saouler, me disant juste « et là, il y a la réserve », ne l’ouvrant même pas pour me montrer, et passant à autre chose de passionnant, comme les températures des fers à repasser.

 

« Tu peux aller chercher un bidon de perchloréthylène, et un de solvant fluoré R113, s’il te plaît, Rachel ? » elle me demande ce matin. « Ils sont sur l’étagère à droite de la porte en entrant, dans la réserve. » Et elle ajoute « fais attention, c’est lourd. 33 kilos. Si tu n’y arrives pas, appelle-moi. »

 

Quand j’ouvre la petite porte, je suis saisie par le contraste entre le froid qui s’en échappe et la chaleur moite de la blanchisserie. Je n’y vois strictement rien, comme si la lumière du néon du local technique ne parvenait pas à pénétrer dans la pièce. Je glisse la main à l’intérieur, le long du chambranle, cherchant l’interrupteur, et j’ai tout à coup l’impression que quelque chose de glacé me glisse entre les doigts. Mon souffle se fige dans ma gorge et je retiens à peine un cri. Puis je me reprends, et je recommence à tâtonner, jusqu’à dénicher le commutateur, placé trop haut, à peu près à un mètre cinquante du sol, un vieil interrupteur en porcelaine avec un cache en métal chromé. Voilà, c’est ça que j’ai dû toucher, je me dis, quelle idiote.

 

J’appuie sur le bouton, et la pièce s’illumine faiblement de l’éclat jaunâtre que dispensent deux abat-jour industriels. En fait de pièce, c’est plutôt un hangar, ou une sorte de couloir surdimensionné : la largeur est celle de la boutique, à vue de nez, mais le plafond est tellement haut que j’arrive tout juste à entrevoir la charpente métallique dans la mauvaise lumière. Ça doit bien faire 20 mètres de haut, à l’aise, et en longueur sûrement plus, le deuxième abat jour est au moins à cette distance du premier, et après, tout se perd dans la pénombre sans qu’on puisse deviner un mur au fond. À quoi ça peut bien servir d’utiliser une pièce si grande pour entreposer de la lessive ? Et quoi d’autre, en fait ? Devant moi je compte le départ d’une dizaine de rangées de hauts rayonnages métalliques qui disparaissent dans le lointain et l’ombre. De ce que j’en vois, ils ont l’air rempli d’un sacré foutoir. Beaucoup de cartons, quelques tas de bouquins, des seaux en plastiques, des bassines, des malles en osier, des appareils de blanchisserie qui ont l’air d’avoir vécu, toute la gamme des fers à repasser depuis qu’on a inventé l’objet, on dirait, des presses toutes grises posées par terre, sûrement trop lourdes pour les étagères, et d’autres gros objets indistincts au milieu des travées, des baquets, des piles de linge éparses, etc.

 

« Rachel ? » J’entends la voix, mi-inquiète, mi-exaspérée de la patronne, et je sors du coma ; en me retournant machinalement, je vois, comme promis, un autre rayonnage le long du mur, à droite de la porte en entrant, rempli de poudres et de solvants. J’ai l’impression que c’est la seule partie utile de cette pièce, que tout le reste est une sorte de musée, mais de quoi ? De la blanchisserie à travers les siècles ? Je repère et empoigne un bidon de perchlo. C’est super lourd, et je dois y mettre toute ma force pour arriver à le faire glisser jusqu’au bord de l’étagère, mais là, bien sûr, il bascule sans que j’arrive à le retenir, et il s’écrase juste entre mes pieds. Sous le choc, le bouchon saute et une grosse giclée de perchlo jaillit de l’ouverture, se répand sur le sol et sur mon jean, purée, même si je me suis pas ruiné les orteils, c’est la cata.

 

Avec le bruit, madame Erle est là tout de suite, évaluant les dégâts en un clin d’œil et prenant les choses en main : « bon, c’est pas grave, » elle dit, « je vais te donner un autre pantalon et puis tu passeras un coup de serpillière. Le principal, c’est que le bidon n’ait pas éclaté, ça a juste giclé, c’est pas grave. » Ensuite, elle le rebouche vite fait et le soulève d’une seule main, sans effort apparent, attrapant de l’autre un jerrycan de R113 tout aussi gros sur une autre étagère, avant de retourner au magasin comme si de rien n’était. Je referme la porte derrière moi en me sentant gourde, mais gourde.

 

Il n’est pas tout à fait quinze heures, et c’est creux. Il n’y a pas de clients depuis un moment, juste le glissement des fers sur le tissu, le cliquetis de leurs semelles contre les boutons des chemises, qui m’endort doucement dans la moiteur tropicale de la blanchisserie. Brusquement, un hurlement m’arrache à ma rêverie. Une des deux filles se met à courir à travers le magasin, les mains sur le visage, et à travers ses doigts je distingue la peau boursouflée et cloquée par le jet de vapeur qu’elle a reçu en pleine figure quand le flexible de son fer s’est détaché. C’est pas beau, et ça a l’air de faire méchamment mal. Madame Erle l’attrape par le cou et la tire de force jusqu’aux toilettes, où elle lui met la tête sous un robinet qu’elle ouvre en grand, lui intimant de rester bien la tête sous l’eau froide et me criant de faire le 18.

 

Le temps que les derniers pompiers s’en aillent, c’est à nouveau une heure pleine, les clients se succèdent, et je ne décolle pas de la caisse. C’est pas plus mal, ça masque un peu l’atroce pantalon ringard en flanelle à carreaux que m’a filé la mère Erle, je me sens super boudinée là-dedans, et chaque fois qu’un homme entre dans la boutique, je rougis comme une conne. Je commence à penser que si j’avais un peu plus bossé, j’aurais pas un avenir tout tracé comme boutiquière, ça sent le pas top, ça sent carrément le moyen moins.

 

Mais évidemment, il aurait fallu y penser avant, comme dit ma mère. Et même si elle ajoute que j’ai des circonstances atténuantes, je me résigne à attendre 19 heures, à espérer 19 heures, et ce n’est que mon deuxième jour. Je compte dans ma tête, en maths je me suis toujours à peu près débrouillée, sur une base de quarante semaines de travail par an, cinq jours par semaines, en travaillant jusqu’à soixante ans, il ne me reste plus que 7998 fois à attendre qu’il soit l’heure de rentrer, d’ici à la retraite. Mais je n’arrive pas à me représenter si c’est atroce ou pas, si ça va passer à toute vitesse ou si ça va être comme un long cauchemar, et pour le moment, je me résigne. On n’est plus que trois, madame Erle et l’autre virevoltent entre les machines, les tables à repasser et le convoyeur, les cintres voltigent comme des mouettes prisonnières sous le plafond trop bas, pendant que je m’occupe des clients, taper le code sur le clavier, attraper la chemise ou le costume, présenter, encaisser, un sourire, et au suivant, au suivant.

 

Sur l’horloge rectangulaire, en face de moi, au-dessus de la porte, je guette la petite languette des minutes. Elle bascule sur 4 :44. Au même moment, l’autre fille lâche brusquement son fer sur les plis d’une jupe et fonce vers les toilettes ; je l’entends se mettre à vomir bruyamment. Je n’ai jamais supporté ce bruit, c’est abominable, j’ai toujours l’impression que les gens qui font ça vont mourir ou quelque chose. Moi, quand ça m’arrive, j’ai l’impression que je vais mourir, que je vais me retourner comme un gant avec toutes les tripes au dehors et que j’étoufferai à l’intérieur de moi-même, noyée dans le dégueulis. Quand elle ressort, elle est totalement livide, des cernes noirs se sont creusés sous ses yeux, elle titube, elle a l’air d’avoir vieilli de vingt ans. « Mais ça allait bien il y a dix minutes, » s’étonne madame Erle, « qu’est-ce qui vous arrive ?

— Sais pas, » souffle l’autre, « c’est Martine tout à l’heure... Me sens mal... Faut que j’rentre chez moi. Me sens pas bien.

— Allez-y, allez-y, bon sang, et tâchez d’être en forme demain, je ne vais pas tenir la boutique juste avec Rachel ! Vous n’êtes pas enceinte, j’espère ?

— Hon, hon. Merci. ‘rvoir, » elle ajoute, avant de sortir, carrément exsangue, on dirait qu’une feuille morte suffirait à la renverser, heureusement que c’est l’été. Putain, quand je pense que c’est l’été, et que je suis là, à suer à l’ombre. Mais je ne dis rien, c’est comme ça. Je ne dis rien non plus quand elle passe devant moi enveloppée de misère et d’une odeur répugnante. En voyant la tache qui s’étale sur sa jupe, je réalise qu’elle s’est aussi chié dessus. Mais je fais semblant de rien, et je ravale un haut le cœur en serrant les dents.

 

« Bon sang, quelle journée, c’est vraiment pas de chance ! » fulmine madame Erle. Elle me file un billet et me demande d’aller lui chercher un café au bistrot d’en face. « Prenez-en un pour vous, si vous voulez. Et faites attention en traversant ! » Tiens, c’est marrant, elle oublie de me tutoyer, je me dis. « La dernière chose qui me manque, c’est que vous vous fassiez écraser par un taxi !

— Oui, oui, je ferai attention, vous inquiétez pas. » J’ai envie d’ajouter que ça va bien se passer, que le temps rend tout simple, mais je me dis que ce n’est pas une bonne idée, que juste là, elle ne goûterait peut-être pas l’humour, et je me contente de bien regarder à gauche et à droite.

 

Le bistrot n’a pas dû voir un coup de peinture depuis au moins aussi longtemps que la blanchisserie ; le bistrotier est mal rasé, et porte un chandail à carreaux en plein mois de juillet. Il a deux petits yeux porcins qui brillent d’une lumière féroce et il me fait penser à Bacri dans Un Air De Famille, en plus gras. Il me dévisage avec une intensité qui me met mal à l’aise, et continue à sécher ses verres à petits coups de torchon nerveux, ignorant complètement ma commande. « Je vous ai vue traverser la rue, » il dit. « Vous travaillez au pressing, vous êtes nouvelle ? » Et avant que je lui réponde, il ajoute « Faites bien attention à vous, mon petit. » Quand il dit ça, sa voix se radoucit brusquement, ses sourcils s’écarquillent, il a presque l’air sympa. Je peux presque l’imaginer ne pas voter FN, ne pas avoir de 22 long rifle dans le coffre de sa Laguna, et ne pas regarder les Chiffres et les Lettres. Il ajoute, comme s’il lisait mes pensées « Vous savez, Mademoiselle, il ne faut pas se fier aux apparences. » Mais il s’est tourné pour préparer les cafés, et je ne vois pas sa tête quand il dit ça. Peut-être qu’il pleure, je me dis. Est-ce qu’on pleure encore, à cet âge, avec des fringues pareilles ?

 

« Bon, mais ça se passe bien ? » il me demande en se retournant. « Oh, ben ça va bien, » je réponds, et sur le ton de la plaisanterie, en comptant sur mes doigts, je lui fais l’énumération : « alors, yen a une qu’est en vacances ; une autre qui s’est brûlée au troisième degré, et la dernière qui a craché toutes ses tripes. Et c’est que mon deuxième jour ! Je sais pas trop ce qu’on va pouvoir trouver de mieux demain ! » Mais ça ne le fait pas rire, il n’a pas non plus l’air de ne pas me croire, ou celui des gens qui n’en ont rien à foutre mais se veulent compatissants. Je le vois blêmir et se ratatiner, comme si je venais de lui apprendre que la caisse pleine de billets de cinq cents dans sa cave était en feu. « Oh putain, ça recommence ! » je l’entends soupirer. Ils se rendent peut-être pas compte, mais j’ai vingt ans et il n’y a rien qui cloche avec mon audition. « Qu’est-ce qui recommence ? » je lui demande. « Non, rien, j’pensais à aut’chose... » il répond, troublé, avec un effort visible pour recouvrer son sang-froid. « Tiens, au fait, vous savez ce que ça veut dire, Erle ? » il demande. « Non, hein ? C’est un autre nom pour la mandragore.

— Oui, et alors ?

— Ben, c’est marrant, non ? Le sens des noms, tout ça. Moi par exemple, je m’appelle Stéphane. De mon nom de famille, je veux dire. Albert Stéphane. Et stefanos, en grec, ça veut dire “ le couronné ”. Autrement dit, j’suis cousin avec le roi des Belges, quoi ! » Et là, il s’esclaffe bruyamment. Je pense oui t’es le roi de quelque chose, c’est sûr, et je grimace un sourire, mais ça passe moyennement.

 

Il pose un petit plateau vert sur le comptoir, y met les soucoupes, les tasses, les sucres, les touillettes en plastoc et me rend la monnaie dans une coupelle à part. Comme je me retourne pour partir, il ajoute, à nouveau sérieux, « Mademoiselle ! S’il se passe encore un truc bizarre là-bas, venez me voir tout de suite. Sans attendre une seconde, d’accord ?

— D’accord, d’accord ! » je fais, et je me barre de là. Le bizarre, c’est toi, mon coco, je pense. Au secours, pourquoi ils sont tous cinglés ? Mais je fais quand même super-gaffe en retraversant.

 

Au milieu de la rue, je ne sais pas pourquoi, je lève les yeux vers la boutique. Il y a un truc étrange. Il n’y a pas d’étages au-dessus de la boutique, juste le toit plat, pas très profond. Derrière, la partie qui doit correspondre à la réserve a bien un toit en tuiles, dont le faîte ne doit pas monter plus de cinq mètres au-dessus de celui du magasin. De l’intérieur, ça avait l’air beaucoup plus haut. Elle fait aussi à peu près la même profondeur que le magasin, à vue de nez, entre sept et neuf mètres. Clairement plus large que longue, dans tous les cas. Et encore derrière, l’ignoble mur d’un immeuble d’habitation, qui fait comme un énorme rectangle de moellons noirs surplombant la blanchisserie, borgne sur toute sa hauteur à l’exception des meurtrières des chiottes, une pour chacun des sept étages, toutes pareilles avec leur bout de verre gris de crasse et leur barreau rouillé en travers. Pourquoi est-ce qu’ils mettent des barreaux aux fenêtres des chiottes, au juste ? Ils ont peur que l’endroit soit tellement déprimant qu’on ait plus envie d’en finir que de chier ?

 

Quand même, la réserve, quand j’y suis rentrée, elle avait l’air immense, beaucoup plus haute, beaucoup plus profonde que ce petit machin sous son bout de toit, je n’ai pas rêvé. Ou alors elle n’est pas là ? Mais où elle pourrait être sinon ? Est-ce que la différence de dimensions entre l’extérieur et l’intérieur peut être qualifiée comme un événement suffisamment bizarre pour que je retourne voir Albert ? L’idée m’amuse (quoique... est-ce qu’il ne m’a pas menée en bateau, celui-là avec sa blague idiote ? Juste un truc pour détourner la conversation, non ?), mais au même moment une voiture me frôle dans un long coup de klaxon, avec l’effet Doppler ça commence aigu et ça finit grave, comme un cri de bête, comme un loup qui hurle. Il me fait sursauter, ce con, et la moitié des cafés part dans le plateau. Je me dépêche de finir de traverser le boulevard avant de me retrouver à l’hôpital, sûr que la patronne, ça l’achèverait, un coup pareil.

 

Dans la boutique, il n’y a plus de clients pour le moment, seulement madame Erle à quatre pattes, pataugeant dans un tas de fringues éparpillées dans tous les sens. « Ah Rachel, » elle fait sans se retourner, « viens vite m’aider cette saloperie de convoyeur s’est brusquement emballé et a déraillé en envoyant des cintres partout il faut entreposer les vêtements dans les rayonnages de l’arrière boutique tu les ramasses tu regardes s’ils ne sont pas salis ou abîmés s’ils sont sales tu les mets dans le panier vert si tu vois qu’ils sont abîmés dans le bleu et les autres tu les amènes là-bas sur les portants à droite tu feras attention aux numéros tu compareras avec ceux que j’ai déjà accrochés il faut trier par lettre sinon on s’en sortira pas. » Elle dit ça sans souffler, et je regarde le carnage un moment sans réagir jusqu’au moment où elle crie « Mais allez, qu’est-ce que tu attends, que je prenne racine ? »

 

Que je prenne racine ?

 

Évidemment, le téléphone sonne. Le téléphone sonne toujours quand on n’a pas besoin de lui. Je me rappelle la première fois que j’ai couché avec un garçon, je veux dire, vraiment, on était chez moi et tout à coup le téléphone sonne, c’était ma mère et elle m’a demandé je sais plus quelle futilité, elle n’avait aucune bonne raison d’appeler à ce moment précis, mais elle s’inquiétait, « ça va ma chérie ? Tu es seule ? Tout va bien ? Tu as l’air essoufflée, tu as couru ? »

 

Le téléphone sonne alors que l’horloge sur le mur affiche 6 :44. Ça va être l’heure, je suis presque déjà dehors, la délivrance, je me dis, et je commence à me sentir soulagée d’un poids auquel je n’avais pas vraiment fait attention. En fait, peut-être que je devrais être dehors depuis longtemps. Le coup du convoyeur, est-ce que ce n’était pas un truc bizarre ? Et les mandragores, c’est une plante, non ?

 

Madame Erle parle un moment dans le combiné, elle fait oui-oui, et puis non-non, et puis bon, j’arrive, et c’est clair que ce n’est pas une cliente qui s’inquiète de son manteau. Elle raccroche à deux mains, comme si le téléphone était fragile, ou lourd, ou qu’il ne faille absolument pas faire de bruit, pas risquer de réveiller... de réveiller quoi ? En la regardant, je sais déjà, rien qu’à la façon dont ses épaules sont affaissées, dont elle retourne d’abord le haut du corps avant de faire pivoter ses hanches, puis de déplacer les pieds, je sais déjà que je ne suis pas sortie de l’auberge. « Rachel, ça m’embête de te demander ça, » elle commence... En bref, elle m’explique qu’elle doit partir tout de suite, qu’elle me laisse la clé de la porte, tu fermes là en bas, et la clé pour le rideau de fer, tu la mets dans la serrure dans la petite boîte à l’extérieur à gauche de la façade et tu tournes jusqu’à ce que le volet soit descendu jusqu’en bas, et tu n’oublies pas de bien éteindre toutes les lumières avant de sortir. Et aussi, si je pouvais finir de ranger toutes ces fringues, il n’y en a plus pour très longtemps de toute façon. Et que son numéro de portable est le tant et que je l’appelle s’il y a le moindre problème, et qu’elle me fait confiance, et vraiment, merci, et à demain matin comme d’habitude. Je reste toute seule comme une conne et j’ai du mal à me retenir de pleurer, mais je sais pas vraiment pourquoi, il n’y a pas vraiment de raison de pleurer, sauf peut-être les années déjà perdues et le futur qui s’annonce, au mieux pas mieux, au pire encore pire, et au bout d’un moment je me remets au travail, une grosse boule dans la gorge, le nez dans les robes graisseuses et déchirées.

 

En fait, ça ne va pas aussi vite qu’elle dit, il faut ramasser un cintre, examiner le vêtement sous toutes les coutures, passer derrière le comptoir, se faufiler dans l’espace technique et franchir la porte, aller jusqu’aux portants qui occupent l’avant-dernier rayonnage à droite, sur une sacrée profondeur, classer au bon endroit, revenir, recommencer. La pièce semble toujours aussi grande que lors de ma première visite. Grande n’est pas le mot. Même « immense » commence à me paraître un peu faible. Je repense à tout à l’heure quand j’étais au milieu de la rue, et j’ai presque envie de retourner voir Albert. Il était spécial, mais il m’inspire confiance, je ne sais pas pourquoi. Je passerai le voir en sortant, il faut quand même que j’en finisse avec ça d’abord, je ne peux pas commencer par me faire mal voir dès le deuxième jour. Même si je suis pas sortie tout de suite, ça non, j’en ai au moins jusqu’à sept heures et demie, si pas plus, tu parles. Je jette un œil à l’horloge, à tous les coups il est déjà sept heures. Mais en fait non. L’horloge affiche 6 :65.

 

6 :65 ? Qu’est-ce que c’est que ce délire encore ? Ça fait à peine deux jours que je bosse et j’en ai déjà ma claque grave, je voudrais bien être à la retraite, ne plus m’occuper que de mes bégonias. Est-ce que c’est toujours comme ça ? Est-ce que ce sera toujours comme ça ? Sous mes yeux, je vois la languette des minutes tourner en chuintant, lentement, comme au ralenti, et se stabiliser sur 6 :66 avec un petit claquement définitif. Bon, mais c’est pas parce que l’horloge déconne que je vais me faire emmerder par les clients après sept heures, et je vais fermer à clé la porte de la boutique. Je ne suis pas trop rassurée, quand même ; je suis toute seule ici, n’importe qui pourrait entrer avec de mauvaises intentions. Les psychopathes, merci, j’ai déjà donné.

 

Clac, ça fait tout à coup, et la lumière s’éteint alors que je suis en train de suspendre un costume totalement à chier à ce putain de portant. Je sursaute violemment, je m’emmêle dans les fringues accrochées, j’arrache tout dans un grand bruit de cintres tordus et je me retrouve allongée par terre, dans le noir le plus total, inextricablement emmêlée dans les jupes, les manteaux, les vestes, les chemises et les pantalons. J’ai l’impression que les habits glissent sur moi et se meuvent tout seuls comme pour m’ensevelir et m’étouffer sous leurs housses de plastoc glaciales et électriques, et là, je cède à la panique. Je me débats de façon désordonnée, avec de grands mouvements de bras, le souffle coincé dans la gorge, tressautant sur les fesses dans de violentes convulsions en essayant de m’extirper de ce cauchemar. Pour finir, avec un grand cri libérateur et dans des déchirements de plastique et de tissu, je me retrouve assise sur le paquet de fringues, repoussant maladivement les manches et les jambes qui me recouvrent encore, comme si je chassais des serpents de mes cuisses.

 

Il me faut un petit moment pour calmer les battements de mon cœur et pour retrouver mon souffle. J’essaye de me raisonner, de prendre les choses avec sang-froid, tu parles, je suis seule, enfin, j’espère que je suis seule, j’espère que ce n’est personne qui a éteint cette putain de lumière, allons, arrête de psychoter, je me dis, il n’y a sûrement pas de maniaque avec moi dans la pièce, armé d’un grand couteau et animé de mauvaises intentions, se guidant doucement sur le bruit de ma respiration et s’approchant pas à pas, presque derrière moi maintenant, brandissant sa lame avec la bave aux lèvres. Je me mors les lèvres pour m’empêcher de hurler et le goût du sang me ramène un peu à la réalité d’un bête putain de plomb à la con qui a sauté. Tu es toute seule dans le noir, mais tu ne risques rien d’autre que de te cogner les genoux en allant chercher la porte vers la boutique, le tableau électrique, l’extérieur, le monde libre. Tout ce que tu risques, c’est un bon savon de la mère Erle pour avoir niqué encore davantage de fringues, c’est surtout elle qui risque de (prendre racine) flipper en voyant ça.

 

Oh, et puis fuck la mère Erle, je me casse de là, fuck sa putain de blanchisserie, j’en ai ma claque, je sors de là, je laisse tout en bordel et je me casse, rien à foutre !

 

Enfin, sortir de là. Faudrait d’abord retrouver la sortie. Dans ma chute et avec la panique, j’ai complètement perdu le sens de l’orientation, plus la moindre idée de la direction où se trouve la porte. Et bien sûr, non seulement cette foutue pièce est pleine d’obstacles, mais il n’y a même pas un mur à côté de moi pour me servir de guide. Je suis dans le noir complet, tout semble immense et hostile, et j’ai la trouille. Un truc curieux, je ne sais pas si c’est le fait de ne rien voir, j’ai l’impression de percevoir physiquement l’immensité du lieu. J’ai même l’impression que c’est encore beaucoup, beaucoup plus grand que ce que j’avais cru. Je sens aussi une sorte de courant d’air, et une vague odeur de sous-bois, d’humus. Il doit y avoir quelque chose qui moisit quelque part. Et des rats ? Il doit y avoir des rats, aussi ?

 

Du calme. Réfléchis. Zen, Rachel. Dans cinq minutes, tu seras sur le trottoir, morte de rire en pensant aux films que tu t’es faits. Mais ça ne me réconforte pas, comme pensée. J’ai envie de faire pipi, j’ai envie de voir ma mère et de me blottir dans ses bras comme avant, quand j’avais mes cauchemars et qu’elle venait dans mon lit, qu’elle me prenait dans ses bras en murmurant « Ma chérie, je suis là, tout va bien, tout va bien, mon bébé. » Et c’était vrai.

 

Voyons, regarde calmement autour de toi, laisse ta vue s’habituer à l’obscurité, tu vas bien repérer un halo plus clair, celui de la porte et de la rue, en cette saison il fait encore grand jour à cette heure-ci, après tout il n’est que 6 :66, ha ha. Mon rire résonne, lugubre et jaune dans le noir, et je me fais peur à moi-même. Mais effectivement, il y a indéniablement une direction où il fait plus clair ; je me remets debout et je commence à avancer à tâtons, bras tendus devant moi, à tout petits pas précautionneux, en glissant les pieds sur le sol pour ne pas buter contre un obstacle et m’étaler comme un coing.

 

Je frissonne. Il fait plus froid, il y a clairement un courant d’air. Ça fait dix minutes que j’avance comme ça et je n’ai pas l’impression de m’être approchée d’un iota de la clarté. Il y a un autre truc, aussi. Deux. D’abord, je réalise que je n’entends rien. Rien du tout, même pas le vrombissement distant de la rue, le bruit des camions qui rétrogradent, les coups de klaxon. Et l’autre, c’est le sol. Depuis un moment, quand je glisse les pieds, ça ne racle plus, mais ça fait une espèce de chuintement, comme si je marchais dans une épaisse couche de poussière. Par contre, je longe toujours ces foutus rayonnages de métal. Je peux suivre une étagère sur une certaine longueur, puis après il y a un vide correspondant à un couloir transversal, et à nouveau des rayonnages, sur lesquels ma main ne rencontre plus de paniers ou d’appareils, mais uniquement des piles de linge, entassées les unes à côté des autres. Est-ce que c’est pareil pour toutes les étagères, du haut en bas, de droite à gauche et d’un bout à l’autre ? Combien de centaines de tonnes de vêtements sont entreposées là ? Et d’où viennent-ils ?

 

Je m’arrête net. Quelque chose ne va pas. Rien ne va, à vrai dire, mais ça ne fait qu’empirer. Ça commence à craindre ; maintenant j’ai vraiment la trouille et je commence à me dire que si je sors de là il faudra me payer cher pour m’emmener voir un film d’horreur. Comment ça se fait que je ne me rapproche pas de cette source lumineuse ? Pourquoi est-ce que je perçois son halo mais pas le moindre reflet sur les étagères ? Pourquoi est-ce que j’ai l’impression de descendre ? J’ai dû aller dans la mauvaise direction, c’est sûr. Même en marchant très lentement, même en tenant compte de la perception faussée de l’écoulement du temps dans le noir, ce n’est pas possible que je ne sois pas revenue à la boutique. Il faut que je tourne le dos à cette lumière. C’est une fausse lumière, peut-être le halo d’un fantôme se jouant de moi comme d’un âne avec une carotte. Ma chance, je me dis, c’est que tous ces rayonnages soient rigoureusement alignés. Je n’ai qu’à faire demi-tour et les longer, je ne peux pas me tromper.

 

Je fais demi-tour, et je remarche pendant une éternité. Je marche si longtemps que les muscles de mes jambes commencent à tirer. Mais c’est sûrement normal, la fatigue d’être restée debout toute la journée. Je crois. Ce qui m’inquiète plus, c’est que je n’ai pas l’impression d’être revenue sur mes pas. J’ai toujours l’impression de descendre, doucement mais sûrement. Et pourquoi est-ce que les piles de linge n’ont pas cédé la place aux cartons, aux appareils, pourquoi est-ce que sous ma main elles offrent de moins en moins de résistance, pourquoi est-ce que je m’y enfonce librement, arrachant sans difficulté des fibres sans cohérence, usées par le temps, et dont la consistance me fait penser à des toiles d’araignées ? Depuis combien de siècles sont-elles posées là ? Qu’est-ce qu’elles attendent, qu’est-ce qu’elles représentent ? La totalité des vêtements du monde ? Est-ce que c’est ici qu’ils finissent, les habits usés, les linges jetés, troués, déchirés ? Les tuniques percées de coups d’épées, les défroques ôtées des corps destinés aux fours, les treillis déchiquetés par les explosions, les linceuls qui enveloppent les corps des enfants, les mouchoirs trempés de larmes, les sous-vêtements arrachés par des mains brutales ? Est-ce qu’une main les reprise, lave et repasse, et les range ici sur une étagère, dans l’ordre chronologique ? L’idée ne me semble même plus folle, maintenant. Je crois qu’il faut que je sorte de là. Genre, vite.

 

Et pourquoi est-ce que soudain mon pied s’enfonce plus profondément dans le sol, avec cette sensation curieuse, entre plume et boue ? Je m’arrête net. Je tends le cou vers l’avant, vers le haut. D’où sort ce bref sifflement ? Un oiseau ? Et ces lointains et frêles points lumineux au-dessus de ma tête ? Des étoiles ? Je sens que je me fais mener en bateau, conduire par le bout du nez. Mais pourquoi ? Pourquoi moi, pourquoi faire ? Je me sens comme l’agneau qu’on mène au sacrifice, et je ne sais pas pourquoi, je pense brusquement à Laure qui à cette heure-ci (6 :66 ?) doit être dans un troquet à Blanche avec le reste de la bande, en train de fumer, de boire, de raconter n’importe quoi, de rigoler pour un oui pour un non, trop fort, en balançant ses longs cheveux blonds parfaits dans le regard de tous les hommes. C’est pas de sa faute, mais je crois que je ne veux plus jamais la revoir. Si je sors de là, c’est à dire.

 

Dans quelle direction aller, maintenant ? Revenir en arrière, encore ? Je refais, précautionneusement, un pas, comme pour tâter l’eau de la piscine, est-ce qu’elle est froide ? Aussitôt, j’entends une sorte de bref chuintement, et en même temps que je la sens me glisser sur le visage et tomber à mes pieds, je réalise qu’il s’agit d’une étoffe qui tombe depuis une des étagères au-dessus de moi. Je sursaute, et m’immobilise à nouveau, le cœur battant à tout rompre. On dit que d’autres sens prennent le relais de ceux qui nous font défaut, et je m’aperçois qu’effectivement, j’ai compris ce que c’était, avant même que la chemise de nuit (?) ne me frôle : tout juste si j’ai laissé échapper un petit cri. Je ne vois rien, mais des images commencent à se former devant moi, dans ma tête. Si je lève les yeux vers les étoiles, je crois discerner entre leurs points faiblards l’image d’une très vieille femme, juste vêtue d’une, de cette chemise de coton, avançant lentement, une bougie dans sa main levée, au milieu d’un couloir sans portes, sans fenêtres et sans fin. Est-ce ma propre image ? Qu’est-ce qu’il y a vraiment ici ? Des âmes perdues ? Est-ce que moi aussi je serai condamnée à errer dans ces couloirs jusqu’au moment où il ne restera rien de mon corps, rien qu’une petite pile de vêtements, pliés et rangés avec les autres sur une étagère en tôle ?

 

Un pas devant l’autre, je me dis, la meilleure façon de marcher, ce genre de choses. Et j’avance mon pied gauche, je le sens glisser à travers le tissu tombé à mes pieds, sans résistance. Et je fais basculer le poids de mon corps vers l’avant. Et quand mon pied s’enfonce dans cette boue molle de fibres, trois autres vêtements s’abattent autour de moi, presque sans bruit, soulevant de petits nuages de poussière qui viennent me chatouiller les narines. Ça sent le champignon et la naphtaline. Je ferme les yeux, mais j’ai aussi peur qu’avant, les mêmes images fugaces continuent à se former. Je me demande comment font les aveugles pour ne pas devenir fous. Et il n’y a pas de miracle, en les rouvrant, je ne me réveille pas dans mon lit, ce n’est pas un petit matin resplendissant qui vient chasser un vilain cauchemar. J’ai des bribes de ces poèmes appris par cœur en classe qui me reviennent, ivres d’un rêve héroïque et brutal, il a deux trous au côté, j’aurais pourtant juré avoir oublié tout ça. Je pense à Albert, est-ce qu’il n’aurait pas pu me tirer de là ? Mais il n’y a pas de main secourable, personne pour comprendre ou m’expliquer, c’est le même néant inquiétant, et je me mets brusquement à courir sans réfléchir. Aussitôt une avalanche de vêtements se met à tomber autour de moi, ils atterrissent à mes pieds avec un bruit mou et usé, sur ma tête, sur mes épaules, dans mon dos. Avant d’avoir fait trente pas, je trébuche sur une congère de tissu et je m’étale brutalement, confortablement, silencieusement, lamentablement.

 

J’ai beau ne plus bouger, ça ne s’arrête pas de dégringoler tout autour de moi dans ce bruit doux de chute de feuilles mortes. Ça fait comme des chuchotements, des gémissements ou des plaintes. Une pluie biblique, sauf que c’est pas des poissons. Je suis presque entièrement couverte d’une épaisse couche de lambeaux de tissu, maintenant, et j’essaye de me débattre pour en sortir, me dégager, mais j’ai l’impression de nager dans de la poix. C’est sans consistance, mais la quantité compense la densité ; les plis de tissu s’infiltrent et se lovent autour de mes membres et rendent mes mouvements pesants, lents et inefficaces. En même temps, je me sens ramassée, poussée par dessous, et soulevée, comme s’il y avait un mouvement intrinsèque à la masse, un courant, et je me retrouve en position à peu près verticale, pour autant que je puisse en juger, mais presque complètement coincée dans une gangue de fibres mouvantes. Qui m’arrive déjà aux épaules ; et qui continue de monter.

 

J’entends une sonnerie, faible d’abord, puis dont l’intensité augmente, et je réalise que c’est mon portable qui sonne. Là où je me trouve, c’est carrément surréaliste, mais je me démène pour faire glisser ma main jusqu’à ma ceinture en priant qu’il ne s’arrête pas trop vite, qu’il ne passe pas sur messagerie, que j’aie le temps de décrocher. Si c’est ma mère, peut-être qu’elle peut venir m’aider, appeler la police, faire quelque chose. Et d’ailleurs, pourquoi je n’ai pas pensé à l’utiliser, alors que je l’avais avec moi tout le temps ? Quelle conne. Mais quelle conne ! « Ça n’aurait servi à rien, de toute façon. » fait une voix d’homme quand j’arrive à le porter à mon oreille. « On peut entrer où tu es, mais pas en sortir.

— Qui c’est ? » je demande. Et puis aussitôt « Aidez-moi, je vous en supplie.

— C’est Albert, ma petite Rachel. Le bistrot, tu sais ?

— Qu’est-ce qui se passe ? Vous savez quelque chose, hein ? Qui êtes-vous, au juste ? Comment vous savez mon numéro ? Et mon nom ?

— Je ne peux pas te dire grand chose, et encore moins t’aider. Je suis désolé. Pour ton nom et ton numéro, ce n’était pas bien difficile ; nous sommes usés, mais nous avons encore certains pouvoirs. J’étais... une sorte de roi, dans un autre temps, et je suis rentré en lutte contre Madame Erle et ses hordes. Ça a duré longtemps. Très longtemps. Des siècles. Aujourd’hui il ne reste que nous deux, elle et moi, chacun de son côté de la rue à se guetter. Ironique, quand on y pense. Nous sommes beaucoup moins puissants, mais les forces sont équilibrées. Et c’est pour ça que je ne peux rien faire pour toi ; tu es sur son domaine, à la fois tout près et très loin. Je ne peux pas t’atteindre.

— Mais c’est quoi ce délire ? Vous déconnez, hein, c’est une blague ? » Mais il laisse passer ma question sans répondre, de toute façon elle est idiote cette question, j’ai du linge jusqu’au menton, maintenant, et je crois que ça ne va pas s’arrêter. Je hurle « Mais à quoi je sers, moi, là-dedans ?

— L’Erle a décidé de reprendre la lutte contre moi, et elle a besoin de... de... Il n’y a pas de bon mot dans ta langue pour décrire ce dont elle a besoin. “ Substance, ” peut-être. C’est pour ça qu’elle t’a envoyé chez moi tout à l’heure ; c’était un défi, une déclaration de guerre.

— Vous voulez dire que ce n’était pas une coïncidence, le convoyeur, les accidents... ?

— Il n’y a pas d’accidents, et pas de hasard. J’ai essayé de te prévenir, mais c’était voué à l’échec, bien sûr... Si je t’avais dit que tu travaillais pour... que son intention était de t’offrir en sacrifice, tu m’aurais pris pour un fou, n’est-ce pas... C’est pour ça qu’elle pouvait t’envoyer chez moi me narguer sans crainte, elle savait bien que je ne pourrais rien empêcher. Tu es dans sa nécropole, Rachel. C’est les restes de son armée qui t’entourent. Grâce à toi, un certain nombre d’entre elles vont revenir à la surface. Avec toi, elle va reprendre l’avantage... »

 

Je laisse passer un temps, il ne dit rien, attendant que je digère, et puis je raccroche et je lâche le téléphone, il n’y a rien à rajouter et plus rien à espérer. J’ai des fibres jusqu’à la bouche, de toute façon, qui attendent juste que je l’ouvre pour pénétrer dans mon corps, et me déchirer de l’intérieur. Ce qu’il ne dit pas, bien sûr, c’est ce qui est entreposé dans sa cave à lui. De la quincaillerie ? Des bouts de cottes de maille et des épées rouillées ? Plus d’importance pour moi, je ne vais bientôt plus respirer et je n’aurai plus de choix à faire, plus à m’inquiéter du futur et de la simplicité des choses.

 

Je m’appelle Rachel, j’ai 20 ans et je ne trouve pas que ce soit un beau jour pour mourir. D’où je suis, je distingue un bout de ciel, un tout petit bout de ciel comme une déchirure entre des nuages parfaitement noirs, à une distance infinie de moi, peut-être une vision sans fondement, une hallucination générée par le cerveau qui disjoncte, et c’est difficile de voir si c’est un ciel bleu ou juste gris ou encore autre chose d’indéfinissable, ici la lumière ne semble rien signifier. J’ai peur.

[…]

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Un recueil de nouvelles de 28 auteurs, dont le thème est la femme face à l'angoisse.
Un recueil de nouvelles de 28 auteurs, dont le thème est la femme face à l'angoisse.