fine arts and literature

Contes de Noël

Une compilation de textes de Philippe Djian, avec deux nouvelles, ainsi que Daniel Pasquereau, Gilles Vidal et sholby.

Recueil de nouvelles collectif.

 

© Méréal, 1996

ISBN : 2-909310-35-3

Broché - 96 pages

 

Quand le Père Noël offre un cadeau inédit à son public, il prend les traits de Philippe Djian, Daniel Pasquereau, Gilles Vidal et sholby...

Le Père Noël et ses trois assesseurs rassemblés pour le plaisir de tous et surtout des grands, une fois n’est pas coutume.

Cinq très beaux contes de Noël, dont deux de Philippe Djian, rien que pour vous !

 

En vente chez Amazon.

EXTRAIT

¡el Porno!

Je m’appelle Hans Graben. J’ai une sale gueule. Je sais pas si c’est à cause de mon nom ou de ma gueule qu’ils m’ont embauché. Peut-être les deux. J’ai dû leur faire peur, ils ont dû croire que j’étais un sous-produit de la mafia allemande qui sévit par ici. Je ne suis pas allemand. Mon père, oui. Il a fui le troisième reich au milieu de la guerre, soit qu’il était inquiété par les nazis, soit qu’il voyait loin. Je n’aime pas les allemands, à commencer par lui. Mais l’essentiel, c’est qu’ils m’aient embauché. J’ai besoin d’argent pour quitter ce trou à rat. Je n’ai plus d’argent, et je n’ai jamais vu un endroit plus déprimant. C’est plein d’allemands. Il n’y a pas de vraie terre, juste cette merde volcanique noire dégueulasse, et il n’y a guère que les agaves qui acceptent de pousser là-dedans. Le vent hurle. C’est une île. Un coin pourri. Ils viennent là pour passer des vacances, je comprends pas. Des funboarders et des pétasses blondes de Hambourg.

 

La boîte s’appelle ¡el Porno ! ¡el Porno ! C’est le dernier cri de la mode, on se précipite là-dedans pour les danseuses à poil et les verres à cent cinquante balles. Le patron fait discrètement courir le bruit que les soirées dégénèrent régulièrement en partouzes, du coup ils refusent du monde. Les hommes comme les femmes se torchent et payent des bouteilles à qui mieux mieux dans l’espoir de chavirer les sens, d’attiser les désirs et de faire voler les fringues. Quand ils sont trop noirs on les allonge à l’extérieur sur les bancs entre le parking et la sortie de secours, et on laisse entrer un autre pigeon. Ils se réveillent en grelottant dans l’aube blème, prennent des taches de vomi pour du foutre, et ils ne savent plus trop s’ils ont loupé ou oublié l’orgie du siècle.

 

Putain d’île. Soi-disant on est en Espagne, mais il n’y a que des anglais et des allemands. Depuis que j’ai échoué là, j’ai pas vu l’ombre d’une flamenca, pas bu un gaspacho. Escalopes viennoises, hamburgers, poulets-frites, air conditionné. C’est la merde. Et puis ce vent à écorner les bœufs, je déteste le vent. C’est bien connu que le vent rend fou. Cet endroit me déprime. Faut que je me barre d’ici vite, et ce job, c’est le premier pas vers un grabat à fond de cale pour le n’importe où. Si ça se trouve, je vais remercier mon père pour ce nom ridicule, et le chaos pour ce faciès à faire peur aux petits enfants.

 

On est fin 99, et je crois bien que c’est pire que d’habitude. Ils sont tous là pour vivre un Noël torride et un jour de l’an hystérique. Tout le monde ne parle que de ça, l’entrée dans le vingt et unième siècle. Quand les circonstances s’y prêtent, j’en attrape un pour lui apprendre que le vingt et unième, c’est seulement dans un an, seulement le 1er janvier 2001, deux mille un, bordel. Ils me regardent avec un drôle d’air ; ma sale gueule et mon air mauvais les empêchent tout juste d’éclater de rire et de me cracher leur haleine puante au visage. Ils bafouillent une excuse et fuient sans se retourner. J’ai souvent constaté que la connerie est liée avec l’haleine à gerber ; chaque fois que j’en ai rencontré un vraiment épais, c’était impossible de s’approcher à moins de cinquante centimètres. Pas que l’idée me serait venue de leur rouler des pelles. C’était des gros ; des qui rajoutent encore un peu de sauce. Où je suis vraiment épaté, c’est qu’ils semblent avoir une femme aimante pour leur mijoter des mirontons... Comment font-elles pour coucher avec, est-ce qu’elles les embrassent, est-ce qu’elles ne sentent rien ? C’est ce genre de petites interrogations taraudantes qui rendent le monde vraiment insupportable. Il y a des choses qui m’échappent foncièrement, tout un pan de l’existence qui me demeure pour toujours mystérieux.

 

Pour cette engeance, si le chiffre des centaines change, forcément, le siècle change, et aucun mathématicien n’y changera jamais rien. Peut-être un présentateur télé ? Ça me met hors de moi, mais bien sur, il y a longtemps que j’ai laissé tomber l’idée de changer le monde, ou de raisonner sa bêtise. Une fois engagé, j’en ai touché un mot au meneur de revue.

— Parce qu’il y a jamais eu d’année 0 ! Ça a commencé à 1 ! De 1 à 1000, ça fait mille ans, donc le deuxième millénaire il commence en 1001, et ainsi de suite, et pareil pour les siècles, je lui ai dit.

— Putain, mais t’as raison ! C’est dingue, j’y avais jamais pensé !, il a répondu en rougissant, après avoir réfléchi un moment.

Ensuite il m’a expliqué que pour le show, ça changeait rien du tout, rien du tout. Les gens voulaient du vingt et unième siècle, on allait leur donner du vingt et unième siècle. D’ailleurs, les banderoles étaient commandées, payées, exécutées, livrées, toutes prêtes à être suspendues entre les spots et les boules à facettes.

— Faut comprendre, il m’a dit, tout le monde en a marre du vingtième. Tout est pourri, il est temps que ça change, grand temps. Du neuf, ça va remonter un peu le moral des troupes..

— C’est trop long un siècle, il a ajouté après un temps, ça devrait pas durer plus de cinquante ans, les siècles. Et puis trois zéro, c’est seulement la deuxième fois de toute l’histoire de l’humanité, ça mérite d’être célébré comme il faut.

— Ouais y’a qu’à regarder tous les zombies dehors avec leurs pancartes qui annoncent la fin du monde ! j’ai répondu.

De fait, il y avait une sacrée recrudescence d’assassinats, de viols et d’atrocités un peu partout dans le monde. Tous les barjots se laissaient aller à leur folie, persuadés que puisque tout le monde allait crever dans le feu, les nuées toxiques, les tremblements de terre, les invasions de sauterelles et que sais-je encore, ils ne seraient pas punis ; éventuellement jugés par leur dieu, mais comme c’était Lui qui les avait envoyés en premier lieu... Les sectes se répandaient comme des traînées de poudre, scissionnant, fusionnant plus rarement, se battant à l’arme automatique et à la bombe à retardement, le train-train habituel des fanatiques. La fin du siècle était une arène, et les cinglés étaient lâchés. Il avait raison, il était temps que ça finisse.

 

 

Les danseuses à poil ne me dérangent pas. Particulièrement côté coulisse, où elles sont encore plus à poil si c’est possible. Faut dire qu’avec ma sale gueule... Les créatures de rêves à moins d’un mètre, c’était de l’inédit. Par contre je suis plutôt bon danseur ; c’était peut-être pour ça, en réalité, qu’ils m’avaient pris, et pas pour toutes les mauvaises raisons énoncées avant... J’aimerais bien ne pas toujours penser aux mauvaises raisons d’abord... Mais j’ai remarqué que c’était plutôt les mauvaises raisons qui l’emportaient, en fin de compte. Les politiciens et les lessiviers ne s’étaient pas brusquement mis à penser à l’environnement par philanthropie, par exemple. Ça pouvait juste rapporter plus, plus de voix, plus de fric, à ce moment-là. Et tout à l’avenant. D’ailleurs l’écologie n’allait pas passer le siècle : la cyberculture devenait largement plus rentable, même si je ne voyais pas trop comment ils allaient vendre de la cyberlessive -"Nouveau ! Le Lavage Virtuel !", peut-être ? Ou bien "Internet lave plus blanc !" ? "Ariel 8 bits ravive les 256 couleurs !" ? Quel monde de merde.

 

Ils m’ont engagé, au ¡el Porno ! ¡el Porno !, pour apparaître sur scène au milieu des danseuses, habillé d’une moustache et d’une grande barbe blanches, d’une houppelande rouge et d’une hotte en osier. Je danse un moment autour d’elles en les taquinant, elles finissent par m’attaquer et se servir elles-mêmes les cadeaux, c’est du meilleur goût, elles déballent des sous-vêtements fendus, des porte-jarretelles, des godes, vibromasseurs et ainsi de suite. Ensuite elles me déshabillent entièrement, sauf le slip moulant en velours rouge bordé de fourrure blanche et la barbe (c’est pour ça que ma gueule, c’était pas grave), et on finit tous dans une simulation de super partie de fesses pendant que le rideau tombe lentement. Comme ça les trois dernières semaines de décembre. Le 1er janvier, ce qu’il en restera après la nuit de la Saint-Sylvestre, prévue pour se prolonger jusque vers les dix heures du matin, compte non tenu des energy-drinks et des amphétamines, tout le monde reste chez soi. À partir du 2, ils démontent et ils rentrent à Barcelone. Avec un peu de chance, ou peut-être avec beaucoup, je me suis dis qu’ils me ramèneraient avec les bagages, libre à moi d’aller me faire pendre ailleurs ensuite. Qu’est-ce que je pourrai bien encore faire dans cette île à la con sinon dépérir. Je m’assiérai sur les débris de lave figée et je regarderai la mer en attendant que ça passe ? S’il y a un dieu, quelque chose pétera et je m’affaisserai comme un paquet de chiffons ? Il n’y a pas de dieu et même crever on peut juste en rêver. Combien que je déteste l’endroit, je me relèverai épuisé, ankylosé, mal au cul, mal au crâne, transi, et je rentrerai en grelottant dans leur cité de merde pour regarder appareiller les bateaux en m’étouffant d’un hamburger dégoulinant de gras.

 

Le succès dépasse toutes les espérances. Les spectateurs sont hystériques, on entend quasiment le tissu des pantalons se tendre sous les nappes. Pour un peu, le patron de la boîte va remplacer ses sièges rembourrés par des chaises d’extérieur en plastique ajouré, les taches c’est trop dur à nettoyer, il plaisante. Les balayeuses trouvent des boutons de culotte, des mouchoirs souillés. Même une capote usagée, une fois, qui a bien fait rire tout le monde. La gazette locale, entièrement financée, dirigée, et rédigée par des anglais, s’est même fendue d’un article mi-sociologique, mi-déluré, et entièrement idiot, sur Le Père Noël, nouveau sex-symbol ? Ils voulaient mettre ma photo au naturel, mais quand ils ont vu ma tête ils ont préféré une simple photo du show. Pour l’occasion, le meneur de revue m’a mitonné une bio aux petits oignons. Il n’y avait plus beaucoup de scènes au monde qui ne m’avaient pas fait un triomphe dans l’un ou l’autre Lac des Cygnes, et celles qui restaient se consacraient aux bingos des clubs de retraités et autres fêtes de patronage.

 

Normalement, le soir de Noël est à peine moins achalandé que celui du Jour de l’An, l’essentiel de la clientèle étant loin de sa famille ; et le restant de locaux avait largement le temps de se taper la cloche et d’assister à la messe de minuit, avant de courir ne pas louper le début des fesses-tivités proprement dites. Mais là, devant le succès instantané, le patron a mis sur pied pour les deux grands soirs un système de double réservation payante ; les gens raquent pour être mis sur une liste d’attente, dans l’espoir d’un désistement. Pour la liste d’attente, je ne sais pas ; pour ce qui est de se faire mettre, ils l’ont bien profonde, clairement. Cette espèce est décidément la honte des mammifères ; même les cochons dans leurs porcheries me semblent plus nobles et plus dignes. C’est un ressentiment global, bien sûr. Je veux bien croire que l’une ou l’autre personne, une ou deux fois dans sa vie, ait eu un regard lucide ou un geste généreux. Mais l’ensemble ? Leur queue accrochée à un bâton, ils courent après sans relâche, la bave aux lèvres. Je ne prétends pas faire exception ; ma sale gueule ne m’a jamais trop valu le commerce des femmes, et encore moins leur connaissance intime, à quelques exceptions près, sonnantes et trébuchantes, ou bien dont c’était le fantasme, de se faire prendre par un monstre. Alors moi aussi je me suis consolé en épiant les visages, les décolletés et les minijupes. Nous formons une vaste confrérie d’insatisfaits, d’assoiffés de sexe et de stupre. Je ne crois pas que les valeurs de la famille et du travail aient jamais vraiment eu cours ailleurs que sur les affiches. Tout au plus ils ont réussi à tromper les gens un moment sur la patrie ; mais ceux qui revenaient avec la gueule cassée, ils n’avaient plus qu’une trinité, bistrot, bordel, boules (ou encore pastis, putain, pétanque).

 

 

Pour ça, non, les danseuses nues ne me dérangeaient pas. Je gardais mes distances en dehors des répétitions et de la scène, où le contact était bien inévitable, et je m’efforçais de voiler mon regard dans les limites du possible. La plus grande part de ces filles n’étaient pas des "salopes", non plus que des saintes-nitouches. Des filles comme les autres, il se trouve que pour gagner leur vie elles dansent à poil en faisant semblant d’aimer ça, danser à poil. Alors j’ai joué à celui qui n’est pas impressionné, qui a déjà vu ça. En réalité je n’avais jamais vu ça, je n’aurais même jamais cru ça possible. De la fesse, de la chatte, du nichon, du ventre plat en veux-tu en voilà. De la brune, de la blonde, de la négresse et de la danoise. Et je me baladais au milieu, tombant au détour de la coulisse sur l’une pliée en deux sur le lacet de son escarpin, postérieur proféré à la tentation... Passant outre avec à peine une hésitation, juste le temps de sauter une pulsation... N’importe quel abruti aurait pu être à ma place, n’importe quel abruti aurait pu me remplacer au pied levé et au moindre geste stupide ; j’avais l’importance du balayeur, je tâchais de bien m’en souvenir en toutes circonstances...

 

J’étais tombé instantanément amoureux fou d’une des danseuses, c’est idiot. Tellement instantanément, en fait, que quand je l’avais croisée la toute première fois, alors qu’elle pénétrait dans le club par l’entrée des artistes, une méchante porte en fer sans signe particulier, je lui avais emboîté le pas sans réfléchir une seule seconde. Si j’avais réfléchi une seule seconde, je serais passé outre, j’aurais noyé mon chagrin d’une manière ou d’une autre. Des créatures aussi belles, ça n’existait que dans les songes, le lendemain j’aurais sûrement été persuadé de l’avoir rêvée. Naturellement, nous sommes, malgré tout, et d’une certaine façon particulière, des êtres raisonnables. On se contente généralement de ce qu’on a, et on vise à ce qu’on a déjà ou juste un peu mieux ; un peu mieux, en fait, c’est la même chose. Le pavillon de banlieue et le bout de jardin potager, l’équivalent d’au moins deux décennies de travail, c’est la même vie que le deux-pièces dans la barre, quoiqu’on prétende. Pour vraiment changer, il faut un moral et une ambition hors normes ; être ouvrier et parier qu’un jour prochain on aura laquais en livrée, voitures rutilantes avec chauffeurs, blonde pulpeuse embijoutée d’or et de brillants à la braguette, et ne pas pour autant acheter son ticket de loto hebdomadaire. Bien sûr, il n’y a guère que l’illégalité pour autoriser cette sorte de réussite, et il faut probablement aussi être impitoyable et cruel. À moins, tout le monde vous traitera de doux dingue, avec raison. Quel être fade sortira de sa condition ? Topaze, c’est de la littérature. Pareil avec ceux qui ont déjà tout, comment s’élever au-dessus de la richesse et du pouvoir ? Pour la folie et la démesure d’un Néron, qui voulait être en plus d’empereur, poète, chanteur, acteur, aurige, et partout le meilleur, prêt au fratricide pour être le meilleur, combien de petits monarques qui vivent leur règne avec tiédeur, une mentalité de gagne-petit ? Ma mère aurait parfaitement pu faire reine d’Angleterre à la place de, par exemple. Personne n’aurait vu la différence.

 

Moi-même, je n’ai pas d’énergie, je ne crois pas assez aux choses. Et si à une époque, dans l’enfance, j’ai pu être naïf au point d’espérer, par exemple, un vélo neuf, les faits se sont vite chargés de me ramener à plus de modestie. J’étais capable de nager juste assez pour flotter, je n’allais pas en plus vouloir emporter la coupe ? Passé une éternité comme un bouchon de douze degrés dans le petit bain. Même pas fichu de se noyer. Si on excepte les amours de la petite enfance, absolus, mais qui se contentent de se tenir les mains dans les haies de la cour de récréation de la maternelle, et qui ne font pas vraiment mal, je n’avais aimé qu’une fois, à l’adolescence. Mais il était déjà bien trop tard. À cet âge, et dans cette partie de la France, porter un patronyme germanique m’avait valu d’innombrables raclées dans les récréations et au dehors, et ce qui n’était pas au départ un beau visage s’était transformé en une sale gueule sans rémission. Un avantage, après un certain temps, car ceux qui me cherchaient des noises commençaient par y regarder à deux fois. Un inconvénient, parce que quand ils se décidaient, ils venaient en bande, armés de bouts de bois, de pinces, ce genre de choses. Rentrant en sang, je pouvais m’attendre à quelques coups supplémentaires pour avoir sali ou abîmé mes vêtements. Mon dévolu s’était jeté sur une Isabelle, une petite blonde un peu boulotte et sans charme, fille de charcutier. Probablement, j’avais déjà limité inconsciemment mes aspirations à ce qui me semblait accessible. Elle avait quand même deux bouts de seins pointant sous les pulls en acrylique verts ou mauves, c’est tout ce que je voyais. Du moins, c’est ce que je me dis aujourd’hui ; j’espère par dessus tout que c’était purement sexuel, que je ne lui écrivais pas en secret des petits poèmes, que je ne voulais pas mourir dans ses bras boudinés, pas la réveiller d’un baiser... La vérité est certainement autre, mais ce n’est pas encore aujourd’hui que je percerai les mystères et les aveuglements du cœur ; aujourd’hui moins que jamais, en fait. Car vois tu, chaque jour je comprends un peu moins. Aujourd’hui moins qu’hier et bien plus que demain. (J’adore ces médaillons. Dans les pires moments, en voir un suffit à me mettre en joie.) Bon, la petite charcutière m’avait vraiment jeté comme une merde. "T’es fou ? Avec la gueule que t’as, même une guenon voudrait pas de toi ! Tire-toi de ma vue, sale monstre, ou je hurle au viol !" On est abominable à cet âge-là. On ne sait rien, mais est-ce que ça excuse ? Je n’oublierai jamais l’humiliation, bien sûr. J’ai dû apprendre à vivre avec. Ça remonte de temps à autre, mais c’est trop vieux pour faire encore vraiment mal. Des fois je rigole, j’imagine le beau couple qu’on ferait, moi avec mon tablier blanc coupé en biais et noué sur le ventre, servant de la terrine et du boudin, elle derrière la caisse, la cellulite débordant de la chaise, le jupon plus long que la jupe, la jupe trop serrée, la bretelle du 95C qui glisse toujours sur l’épaule. D’autres fois je me réveille en criant, le cœur battant à se rompre. Rarement, je pleure sur la cruauté du monde, l’injustice et l’horreur du monde.

 

J’ai dû avoir une absence, je ne vois que ça. Je n’ai pas l’habitude de suivre les femmes autrement que des yeux. Elle a disparu derrière la méchante porte, je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où j’étais. Un type a surgi et m’a regardé avec méfiance.

— C’que vous voulez ? il a demandé.

— Du travail ? j’ai avancé, comme ça.

Dans le pire des cas, n’importe quel boulot ne pouvait pas me faire de mal. J’en avais par dessus la tête de cette île. Ras la casquette. J’étais à deux doigts d’entreprendre le retour à la nage.

— On a tout ce qu’il faut comme plongeurs et comme balayeurs, il a dit. J’imagine pas que vous savez danser, il a dit, et il se détournait déjà.

— Oui, je sais danser...

Ça l’a arrêté net. Il m’a re-regardé avec un œil neuf, c’était gênant, j’ai pas l’habitude qu’on me dévisage, je veux dire, pas si longtemps.

— C’est quoi ton nom, mon fils ? Il m’a tiré par le bras. On est bien d’accord sur le genre de danse, hein ? Il m’a demandé.

— Pas du Rock n’ Roll, pas du classique ? j’ai avancé.

Je me doutais bien qu’il avait pas besoin d’un danseur de salle de bal, et le ballet, c’était pas le genre de l’île. Les amateurs de ballet n’auraient jamais eu l’idée de venir s’échouer là, en tout cas pas pour aller au spectacle. Partant, l’idée se faisait jour de la revue. Elle s’est affinée quand il a ajouté, "Alors bienvenue au ¡el Porno !, mon fils. On va faire un essai." Il a fait un sourire, aussi large j’avais jamais vu, dans une autre vie il avait dû être chat de Chester. Il m’a entraîné dans les coulisses sombres et poussiéreuses. L’air était brûlant. Il était tôt et il n’y avait encore que quelques danseuses, "habillées" : elles portaient au minimum une culotte, un soutien-gorge et un peu de maquillage. Elles discutaient en fumant une cigarette. Il me présentait en disant "c’est Hans qui va faire un essai pour le père Noël." Il y avait des Olga, des Sybil, des Rita. Elles faisaient ¡Ola ! avec un signe de tête et continuaient à discuter, mais je sentais bien leur regard peser sur mes épaules. Il a fini par me présenter la fille que j’avais suivie en entrant. "Celle-là c’est Pili, et les autres... les autres sont pas encore arrivées." Il m’a amené sur la scène, il m’a demandé de lui faire voir deux trois mouvements simples, sans musique, quelques enchaînements. Il m’a vite arrêté d’un geste. "C’est bon, c’est bon, on t’en demandera pas tant. Écoute-moi. Ce soir, tu restes dans la salle, tu regardes le spectacle, tu es déjà venu voir le spectacle ?" J’ai secoué la tête. "Ce soir tu regardes le spectacle, les verres sont pour moi. Tu viens demain à deux heures, on commencera à bosser." Il m’a tapé deux fois sur l’épaule, je suis sorti de là quasiment avec un sourire béat, et même j’ai dû marcher un moment en sifflotant l’une ou l’autre ritournelle avant de relativiser une chose sur l’autre et dans le grand tout universel.

 

Le lendemain il m’a demandé mon avis, "je voudrais avoir ton avis," il m’a dit. J’allais le complimenter sur la chorégraphie et l’inventivité des situations quand il a tiré d’un portant un cintre sur lequel il y avait le costume de père Noël. "Tu crois que tu pourras danser avec ça ? il a poursuivi. Tu n’auras pas trop chaud ? 100% acrylique." J’ai hoché la tête, "ça ira," j’ai soufflé. Je voulais bien en enfiler quatre ou cinq l’un par dessus l’autre pour n’importe quel salaire de misère qu’il serait prêt à me concéder. Son prix serait le mien, particulièrement s’il continuait à prendre les consommations à son compte. Et puis, fallait pas déconner, j’allais me retrouver en contact direct avec ces filles sublimes, j’en avais rencontré pas mal qui auraient été prêts à payer pour être dans une situation comme celle-là. Ça posait quand même un petit problème technique. Je me voyais mal en slip avec une érection à tout casser au milieu de toutes ces chattes à l’air. Quelque chose me disait qu’il valait mieux faire preuve de la plus grande froideur. Du coup je m’étais arrangé pour m’exténuer autant que je pouvais, toute la matinée. Ça n’avait pas été trop dur, d’ailleurs. J’avais passé une nuit épuisante à ne pas dormir, mes pensées en sarabande, comme il y a tant d’années, sauf que j’étais plus collégien, que Pili n’avait rien à voir avec la grosse charcutière, et que je ne me faisais plus d’illusions. C’est ça qui est dur, ne pas se faire d’illusions et être pris malgré tout dans le piège. Juste avant d’entrer dans le club, j’étais dans un drôle d’état. À la fois surexcité et complètement à plat. J’essayais de me contrôler, mais malgré tous mes efforts je bandais à nouveau comme un cerf. J’ai dû demander les toilettes presque tout de suite, ça a sûrement participé d’emblée à l’établissement d’une bonne réputation. Quand je suis sorti des W-C, une des filles, Olga, m’a attrapé par le bras.

— Homme, elle m’a dit, tu as déjà dansé dans des revues nues ?

— Non.

— Tu es homosexuel ?

— Non.

— Alors ne t’inquiète pas si tu bandes, ça te passera avant d’entrer en scène. En Amérique du Sud, une fois, j’ai eu une tourista épouvantable deux heures avant le rideau, mais j’ai dansé pendant une heure sans me rendre compte de rien... Par contre, dès que je suis sortie de scène- enfin, j’ai même pas eu le temps d’atteindre les wc.

— Tu parles, heureusement que les spectateurs s’en allaient, on a été obligé d’évacuer les coulisses ! a hurlé une fille.

— On aurait dit qu’on avait subi un bombardement de merde ! a ri une autre.

— Mais non, elle a voulu faire comme le Petit-Poucet, elle laissait une trace pour qu’un type qui lui avait tapé dans l’œil aille la rejoindre aux toilettes ! a crié une troisième en passant la tête hors d’une loge.

Tout le monde était mort de rire dans le club, je ne savais pas trop quelle contenance prendre. Même des cintres, ça fusait.

— Bah, ne les écoute pas, a dit Olga avec une pointe d’agacement, Ne t’inquiète pas, c’est tout. C’est naturel si tu bandes. Ça prouve qu’on n’est pas encore bonnes pour la retraite.

Et elle m’a caressé le menton avec son ongle avant de rentrer dans la loge en cabotinant :

— Alors les filles, c’est le Petit Poucet ou le Grand Méchant Loup qui arrive ?

Il y avait une bonne ambiance. En tout état de cause, elle avait raison. Le moment du corps à corps venu, je n’ai plus pensé qu’à la technique et à mes marques. Plus tard, le meneur de revue m’a emmené dans un petit bureau borgne ; il avait préparé les papiers pour le contrat.

— Malheureusement, je n’ai pas de grands moyens, il a commencé.

— Où je signe ? je l’ai coupé.

Il a eu à nouveau son grand sourire.

— Mais j’ai quand même un arrangement spécial avec le patron. Je te le présenterai tout à l’heure. Les verres sont gratuits. Tu peux dîner aussi si tu veux -bon, je te le conseille pas vraiment.

 

 

Putain de terre noire brûlée par le feu de l’enfer. Avant de rejoindre le club j’avais pris l’habitude d’aller passer une heure ou deux allongé sur un coin de lave entre deux rochers, un peu en dehors de la ville, face à la mer, à regarder stupidement le ressac. Je réfléchissais à tout ça en m’autorisant une cigarette. J’avais même repris un peu l’entraînement, je faisais des exercices dans ma chambre en me réveillant. Je ne l’aurais avoué à personne, bien sûr, mais je me sentais plutôt moins mal. Cette putain de terre noire ne me dérangeait même plus vraiment et je m’étais surpris à caresser machinalement du bout des doigts les petits cailloux à mes côtés. Peut-être que c’est vrai, que le travail équilibre l’homme, et qu’à trop traîner sur les routes, on prend trop de vent. Ou est-ce que c’était d’être amoureux ? Curieusement, ça ne me faisait pas trop de mal. Ça viendrait plus tard, après la séparation. Mais pour le moment, je vivais davantage dans l’instant, et c’était doux. On m’aurait dit un mois plus tôt qu’un mois plus tard je ne regretterais pas de m’être échoué sur cette île à la con, j’aurais ri franchement. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de plus stupide qu’une île ? Une île c’est pire qu’une tornade, pire qu’un ouragan.

 

Quand même c’était une douceur doublée d’une légère amertume, comme lorsqu’on n’arrive pas à être franchement malheureux, quand la musique est mélancolique et qu’on a la gorge bizarrement serrée. On ne saurait vraiment dire que ça ne va pas, on n’oserait pas. Mais il y a quelque chose de caché, qui guette dans l’ombre, et on jurerait que le regard est menaçant.

 

Le fameux soir de Noël est arrivé rapidement, et comme prévu, c’était un vrai carnage devant la porte. Les clients étaient prêts à se battre pour entrer. Le patron de la boîte avait eu l’idée géniale de faire circuler quelques mouchards dans la foule pour colporter la rumeur que les places réservées (et payées d’avance) avaient pour la plupart été attribuées à d’autres, qui auraient payé le double ou plus. C’était absolument faux et il pouvait le prouver devant un tribunal. Mais les deux partis, ceux qui avaient leur place et ceux qui étaient sur les listes d’attente se sont sentis blousés et se sont mis à manifester devant les portes. Comme les portes et les videurs restaient de glace devant leur colère, ils en sont rapidement venus aux mains les uns avec les autres (il se trouve toujours des gens qui sous couvert de calmer les esprits et de ramener l’ordre, ne font en réalité qu’attiser le feu qui couve). Plusieurs bagarres ont éclaté, dont les participants ont été conduits, soit au poste, soit à l’hôpital. Après l’heure dite, la boîte pouvait disposer des places non réclamées comme elle l’entendait, et les a donc revendues deux ou trois fois le prix, selon la distance à la scène. Il était tellement satisfait de son stratagème qu’il nous a annoncé une prime spéciale pour cette représentation avant qu’on entre en scène.

 

Après le spectacle, j’étais épuisé et une grande tristesse m’a envahi. Alors que j’entendais les filles piailler comme des gamines et discuter pour savoir dans quel endroit elles iraient, elles aussi, s’amuser, je me suis douché en vitesse et je me suis esquivé sans bruit. Je n’avais pas envie de me coucher tout de suite, et je me suis éloigné des lumières et de la folie, des cris hypocrites et de la joie simulée. Je me suis retrouvé assis entre mes deux rochers et j’ai envisagé sérieusement de voir si l’eau était froide, et jusqu’où je pourrais nager tout habillé. Noël, ça n’a jamais été une fête très gaie pour moi. C’est d’ailleurs commun comme névrose. Quand les vitrines sont illuminées et remplies de jouets et de papiers brillants, ceux qui ne reçoivent de cadeau de personne et n’ont personne à qui offrir quoi que ce soit sont saisis d’un désespoir accru, et on ne compte plus les suicides. On peut toujours espérer qu’il y aurait une façon de vraiment fraterniser un peu, mais c’est tout ce qu’on peut faire. Quelle femme bien habillée et les bras chargés de paquets ne sera pas effrayé qu’un clochard pouilleux lui adresse la parole, même s’il ne quête qu’un joli sourire ? Est-ce que je suis naïf ? J’aime bien penser que ce n’est pas la mauvaise volonté ou la fainéantise qui mènent un homme sur le trottoir, mais une grande fatigue, une grande lucidité. C’est vite fait de renoncer à se battre, et je ne trouve pas ça méprisable. Moi-même je n’en étais pas très loin. Personne n’attendait après moi pour quoi que ce soit, ni succès ni argent ni soutien moral, rien de rien.

 

J’étais tout seul dans le noir, le vent s’est levé et il n’y avait que quelques étoiles pour allumer l’écume. J’ai frissonné. J’avais un peu peur, en fait, et mon cœur s’est arrêté de battre quand j’ai entendu une voix souffler "Maintenant. Allume." à quelques pas. Il y a eu un craquement d’allumette, et puis tout autour de moi dans les rochers des feux sont sortis de nulle part. J’ai cligné des yeux, j’ai manqué me pisser dessus. Une main s’est posée sur mon épaule. J’ai vu tous leurs visages sortir peu à peu de l’ombre, leurs visages radieux, hilares, et la voix de Pili a dit dans mon oreille, "Homme, il ne faut pas rester tout seul."

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Une compilation de textes de Philippe Djian, avec deux nouvelles, ainsi que Daniel Pasquereau, Gilles Vidal et sholby.
Une compilation de textes de Philippe Djian, avec deux nouvelles, ainsi que Daniel Pasquereau, Gilles Vidal et sholby.