fine arts and literature

Charles Bukowski, d’ici à nulle part

Ce livre est une compilation des nouvelles de 21 auteurs autour de Charles Bukowski.

Recueil de nouvelles collectif sous la direction de Richard Comballot.

 

© Eden Productions, 2004

ISBN : 2-915525-00-5

Broché - 310 pages

 

À l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition, vingt et une plumes françaises de fiction rendent hommage au grand romancier et poète Charles Bukowski.

 

EXTRAIT

J'me suis senti ridicule

J’ai dû passer un jour ou l’autre sur Bunker Hill, et je me rappelle avoir eu une vague pensée, pas spécialement émue, plutôt, comment dire, une pensée, c’t’une sorte de coïncidence, ce genre, mais une fois qu’on a dit ça qu’est-ce qu’on fait, on n’y gagne rien, juste une route, de la caillasse, des maisons, toutes les magouilles inévitables autour d’un bout de terrain, de champ, une clôture qui déborde, un territoire, un endroit où pisser comme un clébard, ma pharmacie, mon garage, ma location de pédalos, ce genre, et c’était bêtement Big Sur, un endroit mythique pour tout un tas de gens, mais bon je n’allais que d’un point à un autre, de A à Z, de San Francisco à Los Angeles, Big Sur était pile entre les deux, et la route côtière était choisie pour l’idée de l’océan, pour les lacets, pour le soleil, pour toutes les raisons qui font préférer la route numéro 1 à l’autoroute, la freeway, la speedway, je pourrais retrouver la référence exacte, toutes les autoroutes portent un nom, le numéro, le kilométrage ou mille autres détails stupides et sans signification, j’ai un plan quelque part, c’est possible, mais ça n’apporterait rien à personne et c’est exactement là que je veux en venir, ça n’apporte rien à personne d’aller sur la tombe des gens, d’aller aux endroits où ils ont vécu, il ne reste rien, bordel, pas une trace, longtemps que les bouts de cervelle de Brautigan ont été javellisés des murs, et les hôtels à deux balles de Bukowski c’est que des buildings chromés de partout et remplis de systèmes d’alarmes inimaginables, de gardes armés et de pièges, de réseaux de caméras de surveillance, c’est simplement que la planète tourne à toute vitesse, que les choses se fatiguent, s’usent et disparaissent, qu’il est illusoire de s’escrimer à retrouver ce qui a été vécu, que les photos ont jauni, que les souvenirs s’affadissent, que c’est du temps perdu de penser encore aux morts, et que les écrivains sont des enculés de nous laisser derrière eux des choses qui nous font amèrement les regretter, oublier la seule logique impitoyable d’avancer sans se retourner, de se précipiter vers la mort en essayant seulement de ralentir le présent, de sucer chaque micro-particule de moelle de cette saloperie de vie, les bouts amers avec les bouts de tissu osseux, les veines les tendons et les boyaux pleins de merde, toute la putain de carcasse.

 

Je l’imagine, le mec, en plein Bunker Hill, qui lève les yeux, qui se tord le cou, qui cherche à comprendre, est-ce que c’était là, est-ce que c’est possible, et il n’y a pas de hobos à Los Angeles, plus que des assassins, ceux qui fuient les bureaux glauques à cinq heures, les bourreaux à petit feu, et tous les autres largement plus rapides qui sortent de nulle part juste après le coucher du soleil, downtown L.A. c’est la ville des morts vivants, passé sept heures il n’y a plus que des reflets métalliques dans les coins d’ombre et si le mec a toujours la tête en l’air, si les larmes de frustrations lui coulent encore le long des joues, de ne pas comprendre ce qui se passe, no respect, pourquoi on n’a pas encore construit un musée là, il pourra sûrement se considérer comme un sacré veinard s’il s’en sort avec son slip et ses couilles.

 

Un musée à quoi, de toute façon ? À la misère, à l’alcoolisme, à la folie et aux crises de nerfs ? Aux jobs miteux, aux poissonneries, aux centres de tri ? Est-ce qu’on peut faire un musée à cette poésie-là, celle des camionneurs et des tatoués, des nymphos et des barges, des putes « high yellow » et des gardiens de parking portoricains ?

 

* * *

 

J’ai roulé sur le côté, et j’ai tout de suite pensé que j’étais déjà en train d’oublier, cette baise comme toutes les autres, la sensation que ça faisait, tu tires en suant, tu jouis et c’est déjà fini, tellement inutile, bref et vain que tu te demandes des fois si ce ne serait pas plus simple de couper tout le bazar et de ne plus jamais y penser, d’être débarrassé une bonne fois de la corvée du sexe, de la séduction, mais que c’est miteux tout ça, tous ces corps imparfaits, ces ventres poilus et ces mamelles verruqueuses, engagés dans un coït perpétuel, comme une masse d’asticots répandus sur une boule de glaise, qui grouille sans penser, qui se tord, et qui se répand en couinements obscènes dans des rivières de sperme.

 

[…]

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Ce livre est une compilation des nouvelles de 21 auteurs autour de Charles Bukowski.
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